06/03/2015


Hommage à Francisco González Ledesma (1927-2015)

 
L’inspecteur Méndez est mort
 

De tous les romans noirs espagnols, on retiendra le nom de l’inspecteur Méndez, cet antihéros atypique et créé par González Ledesma qui vient de nous quitter à l’âge de 87 ans.

Son nom apparaît pour la première fois dans Expediente Barcelona, Valencia, éd. Prometeo, 1983.[1]

Parmi les personnages secondaires, apparaît au chapitre 16 un vieux policier franquiste atypique qui apportait des journaux, du tabac,…dans la cellule des « rouges » qu’il avait arrêtés, quand il ne leur servait pas de messager. Il s’agit de l'inspecteur Méndez, modérément rallié à la Constitution et plutôt partisan de la vieille école. Il est proche de l'âge de la retraite, sale, misogyne, bougon, désenchanté, rejeté par ses collègues, des livres plein les poches. Dépourvu de tout sens hiérarchique, il n'hésite pas à travailler en marge de la loi. Il est le reflet d’une police espagnole passée de la dictature à la démocratie dont il ignore inconsciemment ou volontairement les règles : « Méndez n’avait jamais saisi l’évolution des mœurs…  Chaque fois qu’on lui présentait un avocat commis d’office après une arrestation (généralement un jeune blanc bec illuminé qui croyait en la loi et recherchait des étoiles au fond des cloaques), Méndez demandait – Excusez-moi, qui dois-je interroger ? C’est vous le truand ou bien c’est l’autre ? »[2]
Son lieu de travail est le commissariat d’un quartier des bas-fonds de Barcelone, quartier dont il connaît toutes les ruelles, toutes les gargotes, tous les hôtels de passe et toute la faune (les prostituées, les travestis, les ivrognes…).
Ses supérieurs n’ont aucune confiance en ses aptitudes et ne lui confient que peu de travail si ce n’est des tâches insignifiantess quand ils ne l’écartent pas du service pour qu’il n’aille pas jouer au fouille-merde dans des affaires qu’il vaut mieux occulter. Il n’en faut pas plus pour que Méndez, qui n’est pas né de la dernière pluie et qui n’est pas un modèle d’obéissance mène alors sa propre enquête pour découvrir ce que sa hiérarchie  voulait dissimuler.

Il vit dans des bouges et « ne savait dormir que dans les pensions, sur les bancs de tribunal et à sa table du commissariat. Il lui arrivait aussi de dormir dans les églises, mais seulement quand on célébrait un enterrement avec trois officiants au moins »[3]

Fumeur invétéré, il se perçoit comme une victime de la loi sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, ce qui le rend encore plus nostalgique de son passé.

Au long des 12 romans dont il est le protagonise principal, Méndez évolue vers plus d’humanité. De l’ex-policier franquiste[4], persécuteur de pédés, engraisseur d’indics, cogneur de filons qui ne rechignait pas à utiliser la manière forte, il se convertit en justicier au sens noble du mot. S’il sait se montrer impitoyable envers ceux qui s’en prennent à des êtres sans défense, en particulier les femmes les enfants, voire les animaux, il peut faire preuve d’une grande compassion envers les plus démunis en leur venant en aide, en fermant les yeux devant certaines petites illégalités, n’hésitant pas parfois à les  soustraire à la justice comme dans cette très belle courte nouvelle, la Soledad qui ouvre le recueil intitulé Méndez[5]

On ne peut s’empècher d’établir un parallèle avec l’œuvre de Vázquez Montalbán et de son détective Carvalho.

Tous deux aiment les livres, même s’il arrive à Carvalho de les brûler. Après les avoir lus.

Tous deux éprouvent la nostalgie d’une Barcelone en voie de disparition sous couvert de modernisation.  (urbanistique pour Carvalho, sociologique pour Méndez)

Tous deux  enquêtent pour leur compte et non pour livrer les coupables aux autorités et ramener ainsi l’ordre bousculé.

Par contre Méndez apparaît comme une sorte d’antithèse de Carvalho : l’un est raffiné, l’autre est rustre, l’un est gastronome, l’autre fréquente les gargotes, l’un est un ex-communiste, l’autre est un ex-policier de l’époque de Franco. mais se soucie de la politique et des politiciens comme un poisson d’une pomme.…., ce qui ne l’empêche pas de honnir leurs magouilles. Carvalho est amateur de jolies femmes, Méndez a la nostalgie de nuits éphémères dans les bras de prostituées.

Tous deux cependant décrivent leur époque chacun à sa façon, , Carvalho en brossant une image parodique de l’époque de la Transition, Méndez en brossant une image réaliste de sa Barcelone en voie de disparition et qui n’existait [plus] que pour lui seul. Dans un entretien donné au journal El País il disait : Il [le roman noir] permet d’entrer dans le réel mieux qu’un autre genre de littérature. Par exemple, la description d’un bar et d’une femme qui prépare des boulettes serait inconvenante dans un roman conventionnel ; dans un roman noir, au mieux, c’est une piste ou une ambiance. Le lecteur, dans cinquante ans saura que ce bar a réellement existé et que les gens vivaient de cette manière. » [6]

 

Méndez mourra d’une manière stupide juste un an avant la mort de son créateur dans le dernier roman de la série non encore traduit en français, Peores maneras de morir [Les pires façons de mourir], Planeta, 2014.

 

 

                              Rodolphe STEMBERT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] F. González Ledesma Le dossier Barcelone, Gallimard, 2003
[2] F. González Ledesma, Les rues de Barcelone, Folio policier, p. 196.
[3] F. González Ledesma, La dame de Cachemire, Folio policier,  p.300

[4] Paradoxalement, il n’y a pas de représentants des forces de police dans les romans « policiers « espagnols ».  Du temps de la dictature, c’était interdit. Après la mort de Franco, avec le souvenir encore vivace des pratiques de la  Brigade Sociale et avec la permanence de policiers franquistes dans l’appareil de l’Etat, le public aurait peu apprécié une littérature où le rôle du bon aurait été tenu par un policier. Pour trouver des policiers convenables, il faudra attendre la fin des années quatre-vingt avec le duo Galeote et Pulido, les protagonitses de la trilogie Grupo antiatracos de Sanchez Soler dont le premier volet est publié en 1987 et Huertas, le policier idéaliste de Barcelona Connection d’Andreu Martín en 1988 (Barcelone Connection, Gallimard, Série Noire, 1988).

 
[5] F. González Ledesma, Méndez, Books4pocket, 2009. Cette nouvelle n’a pas été reprise dans le recueil La vie de nos morts, Rivages/noir, 2011.

[6]El País Babelia, 30 05 2009.


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