09/03/2015


Encore un auteur à découvrir : José Javier Abasolo

 

 

Alors que les premiers romans noirs espagnols se déroulaient en général à Barcelone (Vázquez Montalbán, González Ledesma, Andreu Martín, …) depuis quelques années, les histoires se sont déplacées vers d’autres centres urbains, notamment Bilbao (Jon Arrtexe, Willy Uribe, Juan Antonio De Blas, Juan Bas,…)[1]

 

 

José Javier Abasolo (1957), originaire de Bilbao est considéré comme un des meilleurs représentants du roman noir en Pays basque.

Son premier roman, Lejos de aquel instante, Alba, Madrid, 1997 (Jamais je n’oublierai, L’Atalante, 2001) laisse un peu le lecteur sur sa faim. Il y a trois enquêtes, trois enquêteurs  et une multitude de personnages, depuis des prostituées jusqu’au général Eisenhower en passant par des agents de la CIA et, partant, une multitude d’événements sans liens apparents.

Bref, un roman dans le dédale duquel le lecteur a parfois de la peine à s’y retrouver.

Nadie es inocente, 1998 (Nul n’est innocent, L’Atalante, 2000) est un roman plus accompli. Il a pour toile de fond la violence des années noires du franquisme, quand la Brigade sociale traquait les « rouges » et les membres de l’ETA.

Il s’agit d’ un roman apparemment complexe dans lequel l’auteur, très habilement, se joue des horizons d’attente du lecteur.

Dans un collège de Bilbao, un professeur modèle, le père Ander Gajate disparaît en compagnie d’une jeune femme, après avoir fait encaisser par celle-ci un chèque de cent millions de pesètes destiné au collège, don de la veuve d’un riche homme d’affaires. Afin d’éviter qu’un scandale n’éclabousse la congrégation, celle-ci confie l’enquête à un autre prêtre, le père Emilio Vázquez, un ex- policier franquiste entré tardivement dans les ordres.

Après une entrée en matière qui d’emblée annonce le suspense avec la confession d’une femme qui confie à son confesseur qu’elle va tuer un homme, le narrateur nous emmène dans un long retour en arrière. Le roman prend les apparences d’un roman d’initiation où est contée l’adolescence du père Gajate et de ses compagnons d’internat, des fils de dignitaires du franquisme pur et dur comme le futur policier Emilio Vázquez, le futur commissaire Garrido qui était le chef de la bande et Fernandito qui mourra de mort violente.

Le jeune Gajate, bien qu’il soit le fils d’un gudari (membre de l’ETA) et qu’il ait été élevé dans une famille basque paysanne traditionnelle, catholique et nationaliste (son père, son oncle et son frère ont été des victimes de la répression franquiste), ressent de la fascination pour ses compagnons plus âgés, des êtres sans scrupules qui ne reculent devant rien pour satisfaire leurs pulsions pas toujours très catholiques.

A sa sortie du collège, Vázquez est entré dans la police, profession qui lui permettra d’assouvir ses passions sous le couvert de la légalité. Il n’hésitera pas à violer, torturer et tuer non seulement ses ennemis politiques, mais aussi ceux qui se mettent sur son chemin.                                                                            

Avec le vol du chèque, Vázquez va donc devoir traquer son ancien condisciple. Il retrouvera très rapidement les réflexes et la mentalité de l’époque où il exerçait ses talents dans la police. Très vite aussi, l’histoire prend un tournant à partir duquel on ne sait plus très bien qui est le chasseur et qui est le gibier. Le dénouement sera assez surprenant.

 

 

 

Pájaros sin alas, Erein, Bilbao, 2010.

 
Pájaros sin alas [Oiseaux sans ailes][2]est un roman qui accroche le lecteur dès l’incipit, « tuer quelqu’unc’est aussi simple que de pousser sur un bouton, mais il faut savoir quand et comment pousser sur ce bouton » sans le lâcher jusqu’au dénouement inattendu.
L’accumulation de rebondissements ne rend pas facile la tâche de résumer l’histoire. En quelques mots, Pájaros sin alas narre l’histoire, à la première personne, de Mikel Goikoetxea, un ex-ertzaina[3] qui a été écarté du service à la suite d’une fausse accusation de pédérastie et qui s’est reconverti en détective privé. Bien que l’auteur ne lui ait épargné aucun poncif relatif à la profession, Goiko n’en est pas moins un personnage original, obstiné, râleur, aux répliques sarcastiques. Il est contacté par un notaire qui ne croit pas à la mort accidentelle de sa femme. Le dossier a été classé « sans suite » et tout l’entourage de Goiko- enfin ceux qui lui sont resté fidèles malgré l’image de pédéraste qu’il traîne derrière lui - lui conseille de laisser tomber cette affaire. Mais Goiko est têtu et, surtout, il a besoin d’argent et le notaire paye bien.
Ses premières investigations l’entraînent dans le milieu d’une communauté bolivienne de sans papiers protégés par une congrégation religieuse. Goiko ne se doute pas qu’il est en train d’ouvrir la boîte de Pandore. Dès ses premiers pas dans l’enquête, les évènements s’enchaînent : fuite de Boliviens vers leur pays, disparitions d’enfants, disparitions de dossiers du commissariat, assassinat d’un des prêtres de l’association, morts accidentelles ou attribuées à l’ETA de personnes approchées par Goiko. Le notaire lui-même décharge Goiko de l’enquête, ce qui ne va pas empêcher ce dernier de persévérer avec opiniatreté, convaincu de plus en plus qu’on exerce des pressions sur lui et sur son entourage, surtout sur le dernier bastion de ses amis pour qu’ils l’incitent à abandonner. Giko est persuadé que ces pressions viennent de très haut, que toutes ces morts ne sont ni accidentelles ni l’œuvre de l’ETA et, partant, que la femme du notaire a bel et bien été assassinée pour avoir découvert des choses qu’elle n’aurait pas dû voir.
Plus son enquête avance, plus les événements se précipitent. Il est  accusé du meurtre de son ex-femme et emprisonné pour ce prétendu crime. Il sera libéré faute de preuves.  Ensuite il échappe à une tentative d’assassinat mystérieusement déjouée, comme s’il bénéficiait d’une protection occulte. il est mis à l’abri dans un hôpital avant de reprendre ses investigations avec encore un peu plus de détermination. Ces dernières investigations vont l’emmener au comble de l’horreur.
Parallèlement à l’histoire de Goiko, le narrateur conte, à la deuxième personne celle d’un ancien agent de la Securitate roumaine reconverti en tueur à gages professionnel, solitaire, efficace et discipliné quel que soit le commanditaire. « Tu as toujours été et tu l’es encore un véritable professionnel. A cette époque tu étais au service d’une dictature communiste comme tu aurais pu travailler pour un gouvernement fasciste ou d’une quelconque couleur politique. Que tes patrons soient rouges, noirs ou blancs t’est totalement indifférent du moment que les billets avec lesquels on te paie soient verts[4]. »
Ce sicaire, dont on ne connaît pas le nom – s’il s’appelle maintenant Vladimir, c’est un mensonge « Tu ne te prénomme même pas Vladimir bien que tu te sois habitué à porter ce nom » – est un personnage ambigu, comme le sont d’ailleurs les autres protagonistes du roman : le juge homosexuel Bourget Morán qui est persuadé de la culpabilité de Goiko, le gitan compagnon de cellule de Goiko lors de son séjour à la prison, Natalia l’ex-épouse, même le vieux notaire Arturo Apodaka, pourtant le meilleur ami du détective et aussi Sara, la prostituée en qui Goiko avait placé toute sa confiance, …
Le roman est construit comme une partie de poker menteur du point de vue de Goiko, de jeu  d’échecs du point de vue de ce Vladimir.
 


[1] Willy Uribe, Le prix de mon père, Nous avons aimé Rivages/noir (respectiveùent en 2012 et 2013)

Abasolo Nul n’est innocent, L’Atalante, 2000

Juan Bas, Scorpions pressés, Série noire, 2005, Vade retro Dimitri, Arles, Rouergue, 2013

Juan Antonio De Blas, L’arbre de Guernica, L’Atalante, 2000

[2] Le roman n’étant pas (pas encore ?) traduit en français, je suis l’auteur des traductions
[3] Membre de la police autonome basque
[4] J.J. Abasolo, Pájaro sin alas, p. 220.

Les commentaires sont fermés.