09/03/2015




Le roman criminel [1]espagnol

 

 

Existe-t-il un roman policier espagnol ? Et, dans l’affirmative, en quoi résiderait l’originalité de ce roman par rapport aux autres exemples européens ou américains ?  

 

La première question est une question oiseuse. Se pose-t-on la question de savoir s’il existe réellement un Roman français, un Roman allemand, un Roman belge, un Roman anglo-saxon,… identifiable à la première lecture ? Si cela était, le succès de ces romans risquerait de ne pas dépasser pas les limites de leurs frontières nationales et,  partant, leur traduction en d’autres langues ne présenterait pas un grand intérêt.

Pour nuancer, nous dirons que la plupart des œuvres qui atteignent à l’universel continuent souvent à véhiculer involontairement et indirectement pour le plus grand plaisir des lecteurs des signes qui manifestent leurs origines sociolinguïstiques : la thématique sicilienne dans les romans de Camilleri, l’humour anglais de Conan Doyle, l’ ambiance nordique des romans de Idridason, la négritude de  Chester Himes, la « belgitude » de Simenon, particularités qui ne nuisent nullement à la compréhension.

A la première question, nous répondons donc oui avec les réserves ci-dessus énoncées.

 

Pour répondre à la deuxième question, on peut dire que si, historiquement, l’apparition de ce genre en Espagne est tardive, c’est pour des raisons politiques d’abord : à l’époque franquiste, il était interdit de parler des institutions chargées de maintenir l'ordre, comme l'armée et la police. Or – c’est une lapalissade -,  il n'est guère aisé d'écrire des romans "policiers" sans parler de police. Et, le dictateur mort, avec le souvenir encore vivace des pratiques de la  Brigade Sociale et avec la permanence de policiers franquistes dans l’appareil de l’Etat, le public aurait peu apprécié une littérature où le rôle du bon aurait été tenu par un policier « Pour les gens, la police de cette époque, c’était la Brigade Sociale, celle qui emprisonnait les ouvriers et les étudiants et appliquait sur leurs côtes une bonne ration de coups, conception  de la pacification telle qu’elle était présentée dans cette Espagne  … L’homme de la rue n’aurait pas admis des inspecteurs appelés Gómez n’excitent ses rêve.[2]

Il faudra attendre jusqu’aux années quatre-vingt-dix bien avancées pour que l’image négative qu’avaient les représentants de l’ordre aux yeux du public s’estompe. Ce n’est qu’à partir de cette époque que le roman criminel témoignera de ce changement en réintégrant le policier comme un protagoniste dénué de connotations négatives.

Pour des raisons socioculturelles ensuite : ni le statut ni la profession de « détective privé » n’existaient en Espagne. A ce propos, des années plus tard, Julián Ibañez, le créateur du personnage de Novoa écrit : 
« Novoa ? Un détective privé espagnol  comme protagoniste ne me paraissait pas crédible. Et la présence d’un flic ou d’un gendarme dans un roman m’était viscéralement impossible. De sorte que j’ai inventé un individu quelconque qui se mettait dans des problèmes.»[3] Par conséquent, à l’instar de Julián Ibañez, les auteurs devront recourir à des subterfuges.

Il s’ensuit que, même si les auteurs de romans noirs prennent comme modèles les auteurs américains pour mettre en lumière les turpitudes du franquisme et dénoncer l’affairisme et la corruption de la démocratie naissante, ils vont devoir s’écarter des canons du genre en recourant à des voies et à des techniques différentes, ce qui donnera naissance à un polar à la sauce espagnole.

Par contre, en ce qui concerne le contenu, l’écriture et la composition, les meilleurs de ces romans n’ont rien à envier à ceux d’auteurs comme Dashiell Hammett, Raymond Chandler, Marc Behm,… dans leur manière de brosser un tableau peu reluisant de la société dans laquelle  évoluent leurs protagonistes

Cependant, le roman criminel espagnol reste encore très méconnu du public francophone, trop même à notre avis. Rares sont les maisons d’édition qui en publient des traductions à l’exception de Gallimard (La Série noire), Denoël (Rivages/Noir), Christian Bourgois (10/18) éditeurs des grands classiques, Métailié et L’Atalante qui, dans son étonnante collection « Insomniaques et Ferroviaires », prend le risque de publier des auteurs moins connus.

Et quand, en 1997, c’est-à-dire une vingtaine d’années après l’éclosion du roman criminel en Espagne avec ses auteurs phares et ses œuvres de qualité, la revue Les Temps Modernes consacre un numéro spécial  au roman noir, pas un seul auteur espagnol n’y est cité, à l’exception, dans une note en bas de page, de Paco Ignacio Taibo II, auteur qui, bien que né à Gijón est plus mexicain qu’espagnol.

Plus récemment encore, la revue Le Magazine Littéraire de mai 2012 dans son dossier « Le polar d’aujourd’hui » ne mentionnait qu’un seul auteur espagnol, Victor del Arbol, pour son remarquable roman La Tristesse du samourai publié chez Actes Sud au début de 2012.

Il en est de même pour le « Spécial Polar » de la revue Lire de juin 2012, laquelle comme Le Magazine Littéraire ne mentionne que Victor del Arbol. A la décharge de la revue Lire, le sous-titre est « Les dix meilleurs de l’année 2012 », ce qui ne l’empêche pas de signaler des ouvrages antérieurs à cette date.

Quant  à Polar le triomphe du mauvais genre, numéro hors-série du journal Le Monde (avril-juin 2014), il ne consacre que quelques lignes à Victor del Arbol et cite deux auteurs (Fallaras et Reig) dans la rubrique consacrée aux éditions Métailié.

Trop rares sont les auteurs traduits en français. Hormis les romans de Manuel Vázquez Montalbán, Francisco González Ledesma, Andreu Martín, Alicia Giménez Bartlett et Lorenzo Silva, peu d’œuvres ont été diffusées. Il est d’autres auteurs cependant qui mériteraient que l’on puisse avoir accès à leurs productions. Je pense à Mario Lacruz, considéré comme le pionnier du genre en Espagne dont le roman El inocente, traduit en 1961 sous un titre aussi infidèle que malheureux, Feu caballero, mériterait d’être réédité ; à García Pavón, autre pionnier, créateur du premier détective Plinio, protagoniste d’une série de romans dont un seul, Las hermanas coloradas a été traduit en français  (Pline et les petites rouquines) ; à Mariano Sánchez Soler trop injustement méconnu, dont la qualité d’écriture n’a rien à envier à celle de Vázquez Montalbán ; à Jorge Martínez Reverte avec son ineffable journaliste-détective Gálvez et sa manière de traiter le problème basque avec un humour décapant ; au duo Andreu Martin/Jaume Ribera ; à Carlos Pérez Merinero dont les romans se situent entre le roman criminel et le roman d’horreur et, dans la nouvelle génération, à des auteurs comme Eugenio Fuentes, Antonio Lozano ou Domingo Villar, Jon Arretxe, dont la réputation n’est plus à faire en Espagne ou à des auteurs moins connus mais qui mériteraient de l’être comme Paco López Mengual, Juan Aparicio Belmonte, Reyes Calderón, Estebán Navarro, le truculent Juan Bas, …

Depuis une décennie, en Espagne, le roman criminel comme on le nomme souvent, est devenu à la mode et on ne compte plus le nombre de publications où le pire côtoie le meilleur comme si le genre avait du mal à se renouveler.

Les revues spécialisées se sont multipliées, notamment sur la toile. Parmi les mieux documentées et les plus sérieuses, citons, Europolar (www.europolar.eu), en cinq langues dont le français, La Gangsterera, (http://gangsterera.free.fr), 2001, Prótesis, (www.revistaprotesis.com), 2002, La Balacera, http://balacera.wordpress.com, 2003, Estudio en Escarlata, (www.estudioenescarlata.com), 2004. Calibre.38.(http://revistacalibre38. wordpress.com, 2011).

 

La semana negra de Gijón, grand festival populaire créé en 1988 par Paco Ignacio Taibo II, contribue tous les ans à populariser le roman noir, notamment en attribuant le Premio Internacional de Novela (Prix International du Roman) au meilleur roman criminel écrit en espagnol, prix décerné par la Associación Internacional de Escritores Policíacos.

La semana negra de Gijón a eu des émules avec les rencontres BCNegra (Barcelona negra) créées en 2005 autour de la librairie Barcelona negra et le festival Getafe negro organisé depuis 2008 par la municipalité de Getafe dans la banlieue de Madrid avec l’appui de l’écrivain Lorenzo Silva, natif de cette banlieue.

 

Notre objectf, dans ce blog est de faire connaître un peu mieux la production espagnole et, peut-être, d’inciter des éditeurs à traduire et éditer des œuvres qui mériteraient de sortir de l’anonymat.

 



[1] Nous préférons cette appellation utilisée aussi en espagnol pour deux raisons : la première parce que, comme nous le verrons  il existe des romans « policiers « sans policier ; la deuxième qui permet d’englober sous une seule étiquette, les deux grands sous-genres,le roman noir et le roman à énigme, puisque dans tous les cas il y a crime au sens large du terme.

[2] F.González Ledesma, “La prehistoria de la novela negra”, Los Cuadernos del Norte, n° 41,  (marzo-abril 1987), pp. 10-14

[3] Extrait d’un entretien paru dans “Club de Lectura de Novel·la Negra” de la Biblioteca la Bòbila ESPECIAL 2009 


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