06/05/2015



LE PRIX CERVANTES À JUAN GOYTISOLO

 

 

« Je suis décidé a le signer devant notaire : je pense ne jamais accepter  le prix Cervantes. Je ne suis pas un bien national et je ne suis pas disposé à accepter aucun prix national » [1]

 

Il faut remettre ces paroles dans leur contexte, l’attribution discutée (c’est le moins qu’on puisse dire) en novembre 2000 du prix Cervantes à Francisco Umbral, écrivain mondain réputé pour sa mysoginie féroce qui allait jusqu’à justifier la violence exercée sur les femmes.  Goytisolo a exprimé tout son dégoût dans un article au vitriol intitulé « On touche le fond » : « La décision du jury du Prix Cervantes en décembre dernier est une preuve sans appel (comme si on en avait encore besoin) de la putréfaction de la vie littéraire espagnole, du triomphe du copinage visqueux et tribal, de l’existence de confréries, de comparses et de foires. L’apothéose grotesque de l’esperpento. Oui, Spain is diferent, et c’est sans remède.[2] 

 

Bon, les choses ont changé, les gouvernements aussi. La colère de Goytisolo est retombée et il a dû se dire que, à l’exception d’Umbral, il partagerait le Cervantes avec des auteurs qu’il apprécie (José Luis Borgès, Alejo Carpentier, Juan Carlos Onetti, Octavio Paz, Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Alvaro Mutis,… et, parmi les Espagnols Gonzalo Torrente Ballester, Antonio Buero Vallejo, Miguel Delibes, Rafael Sánchez Ferlosio, Juan Marsé, Ana María Matute,…)

Le 23 avril donc, jour du livre, le roi lui a remis  en grande pompe le prix Cervantes de littérature, appelé le Nobel espagnol.

 

Comme je l’ai déjà fait remarquer, la presse francophone n’a consacré que quelques entrefilets (un peu plus étoffé celui paru dans Le Point) quand on a dévoilé le nom du lauréat en novembre 2014 et, à ce jour, je n’ai pas encore vu un seul article substanciel dans les rubriques littéraires.

 

Juan Goytisiolo est indubitablement un des écrivains majeurs des lettres espagnoles des soixante dernières années et c’est à l’unanimité des membres du jury que le prix lui a été décerné. Ce ne fut pas le cas a l’occasion de l’attribution du prix Europalia  1985 à Bruxelles quand des pressions furent exercées au plus haut niveau sur le jury présidé par Le Clezio pour qu’il revoie sa décision. Le motiif : Goytisolo était taxé d’homosexuel et, en outre, de proche du parti communiste. Heureusement, le jury resta insensible à ces pressions.

 

« Espagnol en Catalogne, afrancesado (fransquillon) en Espagne, Espagnol en France, latin en Amérique du Nord, chrétien au Maroc, et maure partout ailleurs, je n'allais pas tarder à devenir, par mon nomadisme et mes voyages, un de ces écrivains que personne ne revendique, étranger et rétif aux chapelles et aux catégories… La liberté et l'isolement sont la récompense de tout créateur immergé dans une culture multiple et sans frontières, transhumant à son gré vers la contrée qui lui convient, sans s'attacher à aucune »[3], ainsi se définit-il dans Coto vedado, un livre autobiographique.

 

Ecrivain hétérodoxe s’il en est, c’est bien cette conscience précoce de sa (de ses) dualité(s) qui vont faire de lui un esprit libre et indépendant. Elevé dans une famille bourgeoise et formé chez les Frères des Ecoles chrétiennes, il devient marxiste  non conformiste et agnostique, Espagnol, il vit en France d’abord, au Maroc ensuite, Catalan, il écrit en espagnol…Et avec son pays natal, il entretien une relation faite de haine et d’amour.

 

En France, il travaille chez Gallimard commme lecteur d’abord puis comme responsable de la littérature espagnole contemporaine[4]. On lui doit la publication dans la collection Du monde entier des premiers romans de Carmen Martín Gaite, de Rafael Sánchez Ferlosio (Les eaux du Jarama) et de ses propres œuvres : La Chanca précédé de Terres de Nijar, Deuil au Paradis, Jeux de mains, Pièces d’identité, …

 

Sa trajectoire littéraire est à son image rétive aux chapelles et aux catégories. Autocritique aussi. Après avoir écrit des romans qui s’inscrivent dans la mouvance du « réalisme » social, Jeux de mains, Deuil au Paradis, Fiestas, La resaca, … et après avoir écrit Señas de identidad (Pièces d’identité) en 1966 il portera un regard critique sur cette période : « En mettant l’art au service de la politique, nous rendions un mauvais service aux deux : politiquement inefficaces, nos œuvres – c’était le comble – étaient littérairement médiocres ; croyant faire de la littérature politique,  nous ne faisions ni l’une ni l’autre. »[5]

Cette prise de conscience, en ce qui le concerne, ne signifie pas pour autant l’abandon de l’engagement politique, mais lui fait entrevoir une autre manière de pratiquer celui-ci en se servant de l’écriture : « Disons-le bien clairement : dans le monde capitaliste d’aujourd’hui, il n’y a pas de thèmes virulents ou audacieux ; le langage, et seulement le langage, peut être subversif. »[6] 

 Aux clichés et aux stéréotypes mis en avant par le régime franquiste (le célèbre slogan lancé par le Ministère du Tourisme « España es diferente »), Goytisolo oppose une déconstruction des mythes de l’hispanité tout en cherchant à créer une autre identité. Aux cartes postales de l’office du tourisme espagnol      illustrant le patrimoine par des stéréotypes (les taureaux, les castagnettes,…), il oppose une Espagne, différente elle aussi, mais occultée, voire censurée par le régime, l’Espagne des  Copla satíricas, de El libro de buen amor, de La Celestina, de La lozana andaluza, l’Espagne de Cervantes, de Quevedo, l’Espagne de Blanco White l’Espagne de Max Aub et des exilés.

Pièces d’identité marque un tournant définitif dans l’œuvre de Goytisolo : la rupture avec le réalisme social et l’amorce d’une technique d’écriture assez expérimentale à cette époque, influencée par les théories développées par les formalistes russes, par Todorov et par la revue Tel Quel.

Cette rupture n’est pas encore radicale. A côté de traits relativement traditionnels en ce qui concerne le fond : il y a une histoire, un protagoniste central, Alvaro Mendiola, un émigré qui, revenu passer quelques jours en Espagne, s’interroge sur son appartenance à ce pays et sur son identité,… c’est du côté de la forme qu’apparaissent les changements : non respect de la chronologie, emploi de la deuxième personne, syntaxe réitérative, structure éclatée, longs monologues, énumérations, collages, insertion de passages en langue étrangère (français et anglais), etc.

« Imaginez le chevalier Don Quijote avec sa lance, son heaume et son armure se faisant rôtir au soleil de cette matinée orageuse de 1963 au milieu des caravanes de ces barbares de Huns Goths Sueves Vandales Alains qui avec leurs lunettes de soleil shorts chapeaux de paille canettes porrons appareils photographiques castagnettes sandales espadrilles paysannes banderilles blouses de nylon pantalons tyroliens chemises imprimées contemplaient la perspective de la ville groupés autour des télescopes sous le regard vigilant des guides et des chauffeurs de leurs autocars

Regarde comme c’est beau

C’est magnifique

Mais oui c’est Christophe Colomb

It’s so wonderful

Qu’est-ce que c’est que ça

Do you see the boat

Guarda il mare »

[…][7] 

C’est surtout dans ses œuvres suivantes, Reivindicación del conde don Julián, Joaquín Mortiz, Mexico, 1970 (Don Julian, Gallimard, 1971) puis Juan sin tierra, Seix Barral,1975 (Jean sans terre, Seuil, 1977) qu’ Il développera plus encore ces techniques : « Don Julián est un texte qui se nourrit de la matière vivante d’autres textes. De ce point de vue, il continue la tradition de Cervantès.[…] Ce caractère inter-textuel est fondamental pour la compréhension de  don Julián. […] L’origine des matériaux littéraires que j’emploie importe bien moins que leur fonction. Parfois les citations servent à établir un dialogue avec d’autres textes, […] D’autres fois il s’agit d’une parodie. […] En écrivant Don Julian, j’ai voulu réaliser une œuvre qui fût à la fois création et critique, littérature et discours sur la littérature.  »[8]

Dans les dernières pages de Jean sans terre, il règle ses comptes avec la langue, passant en un seul paragraphe de la langue écrite académique à l’écriture phonétique, espagnole d’abord, arabe ensuite « desacostúmbrate desde ahora a su lengua, comienza por escribirla conforme a meras intuiciones fonéticas sin la benia de doña hakademia para seguir a continuación con el abla ef-b-fetiba de miyone de pal-lante que diariamente lamplean sin tenén cuenta er codigo…lugha al arabya eli tebda tadrus chuya… »[9] (« te déshabituer lentement de la langue, commencer par l’écrire selon tes intuitions purement phonétiques sans la bénédiction de Dame Hakadémi et continuer avec le parler réel d’myon d’gens qui chaque jour lemploient sans tnir compte du code …  remplacé par ce al arabya eli tebda tadrus chouya b-chouya… »)[10] pour terminer par une dernière page (hommage, épilogue ?) en utilisant uniquement la graphie arabe.

 

Citons encore Las virtudes del pájaro solitario. Madrid, Alfaguara, 1988 (Les vertus de l’oiseau solitaire, Fayard, 1990) un livre (roman ?) de lecture plus difficile, d’une écriture poétique proche de la poésie orale – peut-être devrait-il être lu à haute voix – qui s’inspire des poètes soufis et de San Juan de la Cruz, mystique du XVIe siècle, en recréant un traité disparu de cet auteur, dont le titre était  Las propiedades del pájaro solitario ; La cuarentena, Barcelone, Mondadori, 1991 (Barzakh, Gallimard,1994), un livre étrange, étonnant, hallucinant parfois, dans lequel on retrouve tout un travail sur l’écriture ; La saga de los Marx, Barcelone, Mondadori, 1993 (La longue vie des Marx, Fayard, 1995), un livre débordant d’humour et d’ironie, un roman aussi qui marque un nouveau virage en introduisant dans sa propre structure la problématique des relations entre fiction et réalité, entre passé historique et passé reconstitué ou imaginé.

L’idée initiale [explique Goytisolo] était de me centrer sur Marx en partant de la seconde partie de Don Quichotte, car Cervantès avait exploré la totalité du champ de manœuvre du roman. J’ai décidé d’appliquer, avec achronie totale, le même traitement à La Longue Vie des Marx, avec des possibilités de passer d’un endroit à l’autre, avec un regard kaléidoscopique et des voix polyphoniques. C’était pour moi la seule manière de montrer la relativité dans laquelle nous vivons, c’est-à-dire aussi bien la faillite de ce qu’on appelle le « socialisme réel » que le triomphe du libéralisme sans bornes.[11]

Tout aussi inclassable, à la fois poétique et politique, mélange d’imaginaire et d’autobiographie, est El sitio de los sitios, Alfaguara, 1995 (Etat de siège, Fayard, 1999).

Dans ce roman, Juan Goytisolo est à la fois personnage et auteur puisque le protagoniste narrateur est aussi l’auteur d’un roman qu’il signe J.G. et qui est identifié comme étant l’auteur de Coto vedado[12] par le commandant de la Force Internationale d’Interposition dans l’ex-Yougoslavie.

Le cadre initial de la narration est la ville de Sarajevo pendant les événements de 1992. Ce commandant enquête sur la disparition de ce J.G. Au cours de ses investigations, il découvre des documents parmi lesquels se trouve un récit dans lequel le protagoniste écrit des « versions fictives du siège attribuées à un commandant anonyme de la Force Internationale d’Interposition. »[13]

Bref, on ne saura jamais qui a écrit El sitio de los sitios et les protagonistes qui cherchent à identifier ce mystérieux J.G. se perdent dans ce « labyrinthe ou dans ce jardin de textes qui bifurquent et se ramifient jusqu’à devenir une forêt. »[14]

Enfin, il convient de mentionner Carajicomedia de Fray Bugeo Montesino y otros pájaros de vario plumaje y pluma (Foutricomédie de Fray Bugeo Montesino et autres oiseaux à plumes chatoyantes, Fayard, 2002), un roman foisonnant, parodique, burlesque, blasphématoire, érotique, picaresque, baroque surtout…Goytisolo y joue avec de multiples techniques narratives : le manuscrit retrouvé, les changements de narrateur, le paratexte, …Il joue aussi sur les mots à double sens et sur l’écriture, celle des textes religieux (Saint Augustin, les Evangiles et, bien sûr, le Chemin de Mgr Escrivá de Balaguer, le fondateur de l’Opus Dei) etc. C’est également une concrétisation du concept de littérature tel que la conçoit Goytisolo :  « Ce que prétend notre ami, c’est de mettre son oreille à l’écoute des voix du passé pour se les approprier et se convertir en maître absolu de son écriture […] La vitalité d’un artiste se mesurerait ainsi à son aptitude à assimiler les différents courants littéraires de la tradition dans laquelle il s’inscrit au service d’un projet original, vaste et ambitieux [15]

A propos de ce roman, Goytisolo commentait : « Toute mon œuvre des trente dernières années est une conversation avec le corpus de la littérature espagnole. Cette fois, c’est avec le cancionero de burlas qui réunissait toute la poésie satirique et érotique du XVe siècle. [16]

Dans cette relation haine/amour envers son pays, c’est finalement l’amour pour l’écriture des vrais écrivains espagnols qu’il nous fait (re)découvrir à travers l’intertextualité de ses textes : Cervantes, Fernando de Rojas, Valle-Inclán, Machado, El Arciprestre de Hita, Gracián… çà et là, il a aussi consacré des articles passionnés et passionnants à La Célestine, à la Lozana andalusa,…

Asu-delà de son œuvre littéraire, Il a aussi mis sa plume au service de causes qui combattent toute forme d’oppression : défense du peuple Saraoui, le problème palestinien, la guerre en ex-Yougoslavie,… (El problema del Sahara, 1979, Paisajes de guerra: Sarajevo, Argelia, Palestina, Chechenia (2001), Israël-Palestine : sentir la douleur de l'autre camp, 2009…

 
 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] J. Goytisolo, « No aceptaré nunca el Cervantes », ABC, 10/02/2001

[2] J. Goytisolo, « Vamos a menos »,  El País, 10/01/2001.

[3] J. Goytisolo, Coto vedado, Seix Barral, 1985, p. 38  (Chasse gardée, Fayard, 1987, réédité chez Stock en 1995).

[4] Lecteur insatiable, il connaît bien la nouvelle génération. On lui doit un remarquable article critique dans le sens noble du terme intitulé La novela española contemporánea publié en janvier 1972 dans la revue  Libre, une revue trop tôt disparue malheureusement. Dans cet article, Goytisolo met déjà l’aceent sur la syntaxe narrative.

[5] El furgón de cola, Seix Barral, 1976, p. 87.

[6] Juan Goytisolo, « La novela española contemporánea », Paris, Libre, n°2, déc., janv., févr. 1971-1972, p. 39.

[7] Juan Goytisolo, Señas de identidad, Biblioteca Universal Formentor, Seix Barral, 1980, p. 402.

[8] Le Monde, 11 septembre 1970. C’est nous qui soulignons. Dans le même entretien, Goytisolo reconnaît la dette qu’il a envers la linguistique et les formalistes russes et dont l’influence sur l’écriture de don Julián est évidente.

[9] J. Goytisolo, Juan sin tierra, p.304.

[10] Traduction de Aline Schulman, Jean sans terre, Seuil, 1977, p. 236.
[11] Extrait d’un entretien cité par Sarah Cillaire in Mises en fiction de l’Histoire : "La longue vie des Marx" de J. Goytisolo (1993) et "Destin et commentaires" de R. Petkovic (1994), Trans, janvier 2006.

[12] J. Goytisolo, El sitio de los sitios, p.43.

[13] J. Goytisolo, Ibid., p. 92.

[14] J. Goytisolo, Ibid., p.155, clin d’œil au récit de Borges, El jardín de los senderos que bifurcan (Le jardin aux sentiers qui bifurquent).

[15] J. Goytisolo, Carajicomedia, p. 20.

[16] Extrait d’un entretien in La nueva España, 24 février 2000, c’est moi qui souligne.

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