10/06/2015


Antonio Soler, Le Sommeil du caïman, Albin Michel, 2009.

 

Antonio Soler n’est pas un inconnu des lecteurs francophones. Si ses premières œuvres Extranjeros en la noche (1986) un recueil de courtes histoires, republié en 1992 et Modelo de pasión (1993) n’ont pas été traduites en frnçais, il n’en est pas de même pour les suivantes Los héroes de la Frontera, Anagrama, 1995 (Les héros de la frontière, Albin Michel, 1999), qui conte le récit des fantasmes d’un aveugle relayés par un écrivain public, Las bailarinas muertas, Anagrama, 1996 (Les danseuses mortes, Albin Michel, 2001), un roman d’initiation qui fut récompensé à la fois par le Prix Herralde et par le Prix de la Critique. Il a pour toile de fond la Barcelone des années soixante évoquée par le narrateur à travers les lettres que lui envoyait son frère chanteur dans un cabaret de Barcelone, lettres qui nourrissaient son imagination et ses fantasmes d’enfant ; El espiritista melancólico, Espasa Calpe, 2001, (Le spirite mélancolique, Albin Michel, 2004), un roman qui relève à la fois du roman noir et du roman érotique dans lequel un journaliste enquête sur la mort d’une entraîneuse dont le corps a été retrouvé dans un terrain vague entouré de crucifix et d’autres symboles religieux et El camino de los ingleses, Destino, 2004 (Le chemin des Anglais, Albin Michel, 2007), un roman d’apprentissage polyphonique qui narre  l’histoire d’un groupe d’adolescents le temps d’un été, le dernier qu’ils passent ensemble, à Malaga : « Au centre de nos vies , il y eut un été. Un poète qui n’écrivit aucun vers, une piscine avec un tremplin du haut duquel sautait un nain avec des yeux de velours et un type qui, par une belle nuit, fut emporté par les nuages.[…] Ce qui suit est l’histoire de Miguel Dávila et de son rein droit ; c’est aussi l’histoire de beaucoup d’autres personnes […]. Et c’est aussi ma propre histoire. »[1]  Un roman bien écrit, trop peut-être, dans lequel le discours masque parfois le récit conté par un narrateur extérieur.

 

Le Sommeil du caïman s’ouvre sur un incipit pour le moins surprenant : «  Le mercure est un métal liquide. Son numéro est 80 et son poids atomique 200,61 »[2], incipit qui à la fois désoriente et accroche le lecteur.

 

Le narrateur est un exilé espagnol. C’est un être solitaire, replié sur lui-même, un homme que la vie a brisé et qui vainc l’ennui en regardant passer les passants et en jouant avec une colonne de mercure en attendant que sonne l’heure de la retraite.

 

« L’hôtel de Truro [un hôtel minable où on l’a logé quand il est arrivé au Canada avec sa réputation de héros de la lutte antifranquiste] fut un prolongement des prisons espagnoles, parfois j’ai pensé que ma liberté, cette piteuse liberté n’était qu’une prolongation de ma condamnation décrétée par les juges. (p. 98).

 

A Toronto il a trouvé un emploi peu stimulant de réceptionniste dans un hôtel : « Le téléphone. Ma colonne de mercure. Une tasse de café vide. Les symboles de la routine. » (p.194)

 

Un jour, il enregistre un client, un certain Luis Bielsa, qui est venu à Toronto à l’occasion de l’inauguration d’un monument Mackenzie-Papineau dédié à la gloire des brigadistes canadiens qui participèrent à la guerre civile.

Le narrateur a bien connu ce Bielsa, un fils rebelle de la haute bourgeoise catalane, quand il faisait partie d’un groupe d’activistes qui préparaient un attentat à Barcelone. Mais la police a été mise au courant de ce projet et ses auteurs ont été arrêtés. Il est hors de doute que le responsable de cet échec était ce Bielsa. A-t-il trahi ses compagnons ? N’a-t-il pas su tenir sa langue ? Par bêtise ? Le narrateur ne le sait pas et ne le saura jamais. Peu importe, il a gâché la vie du narrateur et il doit payer : « Je ne sais pas qui sont les innocents ni qui sont les bourreaux dans l’histoire de ma vie. Mais ce que je sais c’est que je n’en serais pas où j’en suis si Luis Bielsa avait agi autrement. Même s’il est innocent, peu importe. Il doit payer » (p. 202)

 

La présence de Luis Bielsa à l’hôtel fait remonter des souvenirs liés à cette époque, le piège dans lequel lui et ses compagnons sont tombés, les neuf années qu’il dut passer dans les geoles franquistes, la torture, la mort de ses camarades, l’infidélité de la femme qu’il aimait, le remariage de sa mère, l’exil au Canada, un mariage conventionnel, le veuvage,… « Ma vie est un train. Je suis un homme qui voyage dans un train et ce train est ma vie. Je traverse les wagons de mon passé, en marchant à reculons tandis que le train avance à toute allure vers le futur. Un train bondé. Au fur et à mesure que je chemine vers le dernier wagon, je reconnais de plus en plus de visages. Ils sont de plus en plus nets, de plus en plus reconnaissables à mesure que je m’éloigne du présent.» (p. 149). Par le biais de ses souvenirs il prend conscience de la vacuité de sa vie : « Pour moi, c’est à peine s’il me reste de quoi me souvenir. J’écris tous les mots qu’un homme peut laisser derrière lui et je me rends compte de l’insignifiance d’une vie passée ici derrière un comptoir, en face d’une vitrine au-delà de laquelle des gens passent, des voyaeurs, des voitures, des victimes, des assassins… Mon unique passage dans le monde avant de retourner au néant se réduit à quelques détails, à quelques sensations, à quelques idées fragmentaires. (p. 200).

 

Ces souvenirs surgissent en désordre, les uns plus présents que les autres pendant les quatre jours que dure l’histoire, au long de ses promenades dans Toronto ou quand il joue avec la colonne de mercure : « Sur sa surface se croisent des ombres indécises comme une figure dans la pénombre d’un miroir ou une silhouette confuse qui chemine dans le lointain par une fin de journée pluvieuse. » (p. 11)

 

La technique d’écriture qui consiste à insérer dans un même fragment ce qui s’est passé en 1956 - ses illusions, ses projets, ses amis, son amour éphémère pour Vera et la trahison de celle-ci ; les odeurs aussi et les bruits – avec le présent et la réapparition de celui qui a gâché son existence contribue à faire ressentir au lecteur le poids, le vide de cette vie faite de tristesse et d’ennui.

Une écriture qui s’adapte au flux des souvenirs, à l’image du mercure : « Il n’est pas un tout en lui-même et il n’a pas un volume défini ni de formes spécifiques, il s’adapte au récipient qui le contient » (p. 201) ; une écriture fragmentée, faite de phrases brèves parfois seulement nominales.

 

Le Sommeil du caïman est, malgré sa brièveté et son apparente simplicité (ou grâce à elle) un roman d'une grande densité.

 

 

 


[1] A. Soler, El camino de los ingleses, p. 7.

[2] Toutes les traductions et toutes les références sont faites à partir de la version originale espagnole Et sueño del caimán, Destino-Booket, 2OO7.


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