21/06/2015



José Luis MUÑOZ, Te arrastrarás sobre mi vientre, El Humo del Escritor, 2014, 456 p., 19,50 €
 
 
Quelle riche idée a eue cette jeune maison d’édition de consacrer, dans une superbe édition, un de ses premiers titres à un roman de José Luis Muñoz,  un des maîtres du roman criminel espagnol puisque El cadáver en el jardín et Barcelona negra, ses premières apparitions dans ce genre datent de 1987, deux romans qui s’inscrivaient dans la lignée des romans de Juan Madrid et de González Ledesma, deux romans empreints de violence avec des policiers corrompus et des personnages totalement amoraux.
 

Le titre Te arrastrarás sobre mi vientre [tu te traîneras sur mon ventre] est l’adaptation extrait d’un fragment de la Genèse : Et l'Eternel Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela? La femme répondit: Le serpent m'a séduite, et j'en ai mangé. L'Eternel Dieu dit au serpent: Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. et je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. (Genèse, 3 :14)

 

Cet anathème sera le fil conducteur de cet excellent roman, avec le serpent tatoué sur l’épaule du protagoniste principal et le personnage de Perlita, la femme séductrice.

 

Le roman est divisé en deux parties. Dans la première, qui se déroule dans les dernières années du franquisme, le narrateur conte l’histoire de Gaspar Noriega, ancien boxeur devenu le gorille, exécuteur des basses oeuvres de Vázquez, un riche proxénète qui règne sur le « barrio chino » de Barcelone. Gaspar Noriega vit avec une mulâtre dans un taudis infesté de cafards. A l’instar du serpent tatoué sur son épaule, il rampe devant son maître qui ne manque jamais l’occasion de l’humilier.  Et quand il rentre à la maison, il se défoule sur sa compagne.

 

Pour avoir débarrassé Vázquez d’un concurrent encombrant avec la complicité involontaire d’un poliicier corrompu, Vázquez lui confie la gestion de bars à champagne  -officiellement il sera à la tête d’une agence de placement -  où officieront des prostituées de haut vol.

 

Il quitte son taudis pour un appartement luxueux dans le quartier résidentiel de Barcelone et abandonne  La Mulata.

 

Commence alors la grande vie. Gaspar exerce sa qualité d’agent de placement pour sélectionner les candidates dans sa nouvelle résidence, s’habille comme un dandy, roule en Ford Mustang et ne boit plus que du Jack Daniels. Accessoirement il congédie les gérants qui pourraient lui faire de l’ombre.

Il devient, un peu contre son atavisme d’ex-souteneur, confident de la police (Vázquez sachant utiliser les arguments adéquats pour le convaincre) en rendant compte des conversations de ces fils à papa, cheveux longs et barbes fournies qui, le matin assistent aux cours de l’Université puis croient faire la révolution autour d’un verre de whisky.

Il tombe follement amoureux de « Perlita », une étudiante en droit plus charmeuse que studieuse, une fille canon doublée d’une Messaline qui, du jour au lendemain va devenir la reine du strip-tease et mettre dans sa poche aussi bien Vázquez que Gaspar.

 

La deuxième partie se situe dans le quartier de Bonanova, le quartier huppé de Barcelone, quinze ans plus tard et s’ouvre sur une scène d’anniversaire, celui de Gordi (Bouboule), sobriquet de Cathy qui se pépare à souffler ses quatre bougies sous le regard attentionné de son papa Gary, surnom familier de Gaspar, et de sa maman, Sylvia, le vrai nom de Perlita ». « Une grande maison, une immense piscine, un jardin privé, des enfants, du personnel de maison. Tout était devenu réel. » (p.316).

 

Gaspar Noriega, est devenu Gary Loriega, un riche promoteur immobilier, cul et chemise avec des autorités peu regardantes sur le respect de la légalité quand les compensations sont des repas gastronomiques dans les meilleurs restaurants, gastronomiques, des call-girls,…voire des menaces.

Sur le plan familial, tout baigne aussi. Il est un mari fidèle, toujours éperdument amoureux de Sylvia qu’il traite avec beaucoup d’égards ; avec sa fille, c’est un vrai papa-poule

 

Mais ce ne serait pas un roman noir si ces apparences ne dissimulaient pas des réalités bien sombres, pour ne pas dire d’une extrême noirceur. Nous n’en dirons pas plus.

 

Te arrastrarás sobre mi vientre est un grand roman noir dans tous les sens du terme. Un roman dans la ligne de certains romans précédents de José Luis Muñoz, un roman empreint de violence et d’érotisme, mais peut-être plus subtil, plus complexe aussi.

Du point de vue social, José Luis Muñoz nous décrit des mondes peu reluisants : dans la première partie il oppose celui des bas-fonds de Barcelone, avec sa misère, sa saleté, ses odeurs, sa violence, ses gargotes, ses putains, ses policiers avachis et véreux, son érotisme brutal,… au monde plus chic des beaux quartiers

avec son ostentation, ses belles manières, ses bars à champagne, ses call-girls,…

Quels que soient les lieux ou les origines sociales, les motivations sont les mêmes : l’argent, le sexe, atteints sans détours et parfois avec brutalité dans le monde du Barrio chino, avec entregent et faux- semblants dans le quartier de Bonanova ; « Au fond, cela revient au même, tous viennent pour la même chose, mais ils ne vont pas droit au but ; la différence ici c’est qu’on fait beaucoup de détours avant d’y arriver » (p. 119)

Du point de vue politique, à l’instar des relations sociales, si la police ne met pas de gants pour agir dans les quartiers populaires, elle est beaucoup plus discrète et plus accomodante dans les beaux quartiers : « Robles [Un policier de la brigade politico – sociale, assidu des spectacles de strip-tease] m’a promis qu’il fermerait les yeux tant qu’il n‘y aurait pas une plainte émanant d’un de ces puritains de l’Opus Dei. Il n’est pas exclu que nous parvienne un ordre des autorités nous contraignant à fermer le local pendant deux ou trois jours, mais cela ne nous fera que plus de publicité. (p. 228).

 

Dans la deuxième partie, tout n’est qu’apparence. Avec la Transition et la mode du « destape »[1], les bars à champagne ne connaissent plus le même succès. C’est maintenant le secteur immobilier qui a la cote, un secteur qui permet un enrichissement rapide. Sous le couvert de  la respectabilité, les pratiques n’ont guère changé, les autorités s’achètent aisément et, si elles se montrent réticentes le chantage et les menaces replacent, momentanément, les enveloppes.[2]

La fête d’anniversaire qui ouvre cette seconde partie fait partie aussi de ces apparences, celles d’une famille modèle où tout est calme, luxe et volupté, une famille entourée d’amis authentiques  et de serviteurs fidèles.

 

Le seul personnage positif, constant en amitié et en amour qui, dans le milieu amoral du Barrio chino où elle a exercé comme prostituée, conserve malgré tout un certain sens moral est la Mulata. Bien qu’elle soit le souffre - douleur et l’exutoire érotique de Gaspar, elle lui restera dévouée corps et âme jusqu’à ce qu’il l’abandonne.

L’autre femme, Sylvia « la Perla » (les femmes jouent souvent un rôle primordial dans les romans de Muñoz) est le contre-pied de La Mulata : Physiquement, La Mulata n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été, elle n’a aucune éducation, elle est sans aucune retenue, spontanée, dit ce qu’elle pense, mange comme un phoque, et fait l’amour sans aucune pudeur. La Perla est une fille superbe (un bonbon), distinguée, raffinée, intellectuelle, séductrice, sans scrupule qui ne se donne que contre argent comptant  et qui sait garder les apparences quelles que soient les circonstances.

 

A chaque partie du roman correspond son style : un style à l’image des personnages et du milieu dans les chapitres qui ont pour décor le Barrio chino, une langue émaillé de termes populaires « Gaspar revint à la cuisine en traînant les pieds en se disant qu’il mettrait des semaines avant de baiser la Mulata et se demandant s’il ne ferait pas mieux de la congédier, de lui foutre un coup de pied dans le cul et de la jeter dans l’escalier quand ce policier lubrique sortirait en reboutonnant son pantalon » (p. 73)

ou encore « Maintenant la Mulata était sur le lit, nue et mangeait avec les doigts un plat de calamars dégoulinant d’huile en regardant un mauvais feuilleton sur sa télévision portable avec antennes et ce spectacle lui retournait les tripes.

- Ouvre la bouche bébé. Ouvre la bouche. Allez, ouvre-là. Maman va te donner un petit calemar »

Autre ambiance, autre langue quand il s’agit de scènes qui se déroulent dans la riche demeure des Loriga : « Amparito répartissait maintenant entre les enfants  de grands verres de jus d’orange naturel.  Le parquet du salon était plein de miettes du gâteau d’anniversaire. Gary fit sauter le bouchon d’une bouteille de Moët Chandon, remplit la coupe de sa femme puis la sienne et porta un toast en leur honneur et à celui de sa fille. » (p. 316).

 

Te arrastrarás sobre mi vientre est un roman réussi, qui tient le lecteur en haleine jusqu’au dénouement. On ne peut que souhaiter qu’il soit rapidement traduit en français.

 

José Luis Muñoz est un auteur prolifique ; citons

 

Dans le genre noir : El cadáver bajo el jardín, Barcelona negra, La casa del sueño, Pubis de vello rojo,  El final feliz, Mala hierba, La precipitación, , La caraqueña del Maní y El mal absoluto, Marea de sangre,  Último caso del inspector Rodríguez Pachón, Lluvia de níquel

 

A ma connaissance, seuls les deux derniers romans cités ci-dessus ont été traduits en français, sous les titres La dernière enquête de l’inspecteur Rodriguez Pachon et Babylone Vegas publiés aux éditions Actes Sud en 2008 et 2010 respectivement.

 

 

 

 

 



[1] Déjà, à partir de 1975 et plus encore avec la suppression de la censure en 1977, commencent à fleurir, surtout au cinéma et dans les revues people comme Interviú fondée en 1976, des photos et de scènes de filles de plus en plus dénudées, phénomène connu sous le nom de « destape »

[2] Ces pratiques ont été le thème d’un grand nombre de romans noirs de l’époque de la Transition et, aujourdhui l’Espagne est encore éclaboussée par pas mal de scandales immobiliers.

19/06/2015


Iván REPILA, Le puits, Denoël, 2014, 110 p.

(El niño que robó el caballo de Atila, Libros del Silencio, 2013, 130 p. )

 

Livre fascinant, étonnant, plus proche du conte que du roman – il y a même des loups - un conte très noir. C’est pourquoi je préfère le titre espagnol : L’enfant qui a volé le cheval d’Attila.

C’est l’histoire de deux enfants, deux frères, le Grand et le Petit. Ils sont tombés au fond d’un puits de 7 mètres. Comment ? Pourquoi ? Tout ce qu’on sait au début, c’est qu’il revenait avec un sac de nourriture pour leur mère, mais, malgré la faim qui les tenaille, le Grand interdira formellement au Petit d’y toucher. « Dans le sac, il y a un morceau de pain, des tomates séchées et des figues »[1] Cette phrase reviendra comme un leitmotiv jusqu’à ce que le Petit redoutant les menaces de son frère se refuse à prononcer le mot qui commence par S. Pourquoi ce sac dont le contenu pourrait les aider à soulager momentanément les affres de la faim revêt-il tant d’importance ?

 

Au bout de trois jours, une certaine routine s’installe. Ils se nourrissent de ce qu’il trouve dans le trou : vers, asticots, insectes, racines, terre et boivent le peu d’eau qui suinte des parois. Le Grand fait des exercices physiques pour se maintenir en forme et quand tombe le soir, ils poussent de grands cris mais personne ne les entend. La description devient on ne peut plus naturaliste, le narrateur ne nous épargne aucun détail de ce huis clos bientôt envahi par la crasse et la puanteur ni de la déchéance progressive du cadet.

 

Puis viennent les rêves du Petit, agréables d’abord avec des papillons qui ont des goûts de fruits, il invente des céréales multicores, des femmes avec des ongles de verre,…rêves qui peu à peu vont laisser la place aux cauchemars – c’est à ce moment qu’il rêve qu’il a volé le cheval d’Attila – pour se terminer en démence accompagnée de dysphasie : Laprostón ! Suco dolerto alaprostado ! To saberé ! To saberé hundi la crosta fúlminada calante ! ARTO CRUSOMERDO ! (p. 71)

 

Ce n’est que tout à la fin que le lecteur connaîtra le pourquoi et le comment de la présence des deux frères dans ce trou profond et la fonction du sac de nourriture et qu’une deuxième lecture attirera son attention sur de petits indices habilement distribués.

 

Bien entendu, le lecteur se pose la question sur le sens (les sens ?) de ce livre qui se prête à de multiples lectures dont la liberté d’interprétations est laissée au lecteur.

Une lecture superficielle, au premier degré, qui narre l’histoire de deux frères tombés au fond d’un trou d’où ils cherchent en vain de sortir.

Une lecture politique comme semble nous proposer une citation en exergue de Margaret Thatcher : « Dans un système de libre échang et de libre marché, les pays pauvres – et les gens pauvres –ne sont pas pauvres parce que les autres sont riches. Si les autres étaient moins riches, les pauvres seraient, selon toute probabilité, encore plus pauvres. » Le conte serait une métaphore de situations contemporaines : l’Espagne, la Grèce,… peuvent-elles sortir du trou dans lequel les politiques d’austérité les ont fait tomber ?

Une métaphore du pouvoir : « Tous les habitants sont affamés parce que la terre s’est épuisée disent certains.

[…]

- En haut ils ont besoin d’espace répond le Grand chaque fois que le Petit lui demande pourquoi eux vivent dans un endroit si sale.

-       Et en haut, ils sont nombreux ?

-       Non, ils sont très peu.

-       Alors, en haut, c’est petit ?

-       Non, c’est très grand.

-       Je ne comprends pas.

-       En haut, c’est là où est le pouvoir. » (p. 26)

Un conte initiatique :

-       C’est quoi cette rage que je ressens à l’intérieur ?

-       Tu deviens un homme, dit le Grand. (p. 53)

Voire existentiel : « Ce puits est un uterus, toi et moi nous sommes sur le point de naître, nos cris sont les cris de douleur de l’enfantement du monde. » (p. 87).

 

Le Puits est un livre remarquable, aussi dense qu’il est bref ; un livre comme on les aime, un livre qui ne laisse pas indifférent, qui pousse le lecteur à aller au-delà de la lecture, lui laissant sa liberté d’interpréter ; un livre qui, paradoxalement permet au lecteur de s’identifier aux personnages tout en gardant une distance.

 

L’écriture est à l’avenant, souvent poétique même dans les descriptions les plus naturalistes ; des phrases courtes sans jamais un mot de trop, des dialogues laconiques, mais lourds de sens. Une écriture qui, étrangement, impose un rythme de lecture relativement lent malgré le suspense qui titille le lecteur et le presse d’avancer. 

 


[1] [1] Toutes les traductions et toutes les références sont faites à partir de la version originale espagnole El niño que robó el caballo de Atila,

 

10/06/2015


Antonio Soler, Le Sommeil du caïman, Albin Michel, 2009.

 

Antonio Soler n’est pas un inconnu des lecteurs francophones. Si ses premières œuvres Extranjeros en la noche (1986) un recueil de courtes histoires, republié en 1992 et Modelo de pasión (1993) n’ont pas été traduites en frnçais, il n’en est pas de même pour les suivantes Los héroes de la Frontera, Anagrama, 1995 (Les héros de la frontière, Albin Michel, 1999), qui conte le récit des fantasmes d’un aveugle relayés par un écrivain public, Las bailarinas muertas, Anagrama, 1996 (Les danseuses mortes, Albin Michel, 2001), un roman d’initiation qui fut récompensé à la fois par le Prix Herralde et par le Prix de la Critique. Il a pour toile de fond la Barcelone des années soixante évoquée par le narrateur à travers les lettres que lui envoyait son frère chanteur dans un cabaret de Barcelone, lettres qui nourrissaient son imagination et ses fantasmes d’enfant ; El espiritista melancólico, Espasa Calpe, 2001, (Le spirite mélancolique, Albin Michel, 2004), un roman qui relève à la fois du roman noir et du roman érotique dans lequel un journaliste enquête sur la mort d’une entraîneuse dont le corps a été retrouvé dans un terrain vague entouré de crucifix et d’autres symboles religieux et El camino de los ingleses, Destino, 2004 (Le chemin des Anglais, Albin Michel, 2007), un roman d’apprentissage polyphonique qui narre  l’histoire d’un groupe d’adolescents le temps d’un été, le dernier qu’ils passent ensemble, à Malaga : « Au centre de nos vies , il y eut un été. Un poète qui n’écrivit aucun vers, une piscine avec un tremplin du haut duquel sautait un nain avec des yeux de velours et un type qui, par une belle nuit, fut emporté par les nuages.[…] Ce qui suit est l’histoire de Miguel Dávila et de son rein droit ; c’est aussi l’histoire de beaucoup d’autres personnes […]. Et c’est aussi ma propre histoire. »[1]  Un roman bien écrit, trop peut-être, dans lequel le discours masque parfois le récit conté par un narrateur extérieur.

 

Le Sommeil du caïman s’ouvre sur un incipit pour le moins surprenant : «  Le mercure est un métal liquide. Son numéro est 80 et son poids atomique 200,61 »[2], incipit qui à la fois désoriente et accroche le lecteur.

 

Le narrateur est un exilé espagnol. C’est un être solitaire, replié sur lui-même, un homme que la vie a brisé et qui vainc l’ennui en regardant passer les passants et en jouant avec une colonne de mercure en attendant que sonne l’heure de la retraite.

 

« L’hôtel de Truro [un hôtel minable où on l’a logé quand il est arrivé au Canada avec sa réputation de héros de la lutte antifranquiste] fut un prolongement des prisons espagnoles, parfois j’ai pensé que ma liberté, cette piteuse liberté n’était qu’une prolongation de ma condamnation décrétée par les juges. (p. 98).

 

A Toronto il a trouvé un emploi peu stimulant de réceptionniste dans un hôtel : « Le téléphone. Ma colonne de mercure. Une tasse de café vide. Les symboles de la routine. » (p.194)

 

Un jour, il enregistre un client, un certain Luis Bielsa, qui est venu à Toronto à l’occasion de l’inauguration d’un monument Mackenzie-Papineau dédié à la gloire des brigadistes canadiens qui participèrent à la guerre civile.

Le narrateur a bien connu ce Bielsa, un fils rebelle de la haute bourgeoise catalane, quand il faisait partie d’un groupe d’activistes qui préparaient un attentat à Barcelone. Mais la police a été mise au courant de ce projet et ses auteurs ont été arrêtés. Il est hors de doute que le responsable de cet échec était ce Bielsa. A-t-il trahi ses compagnons ? N’a-t-il pas su tenir sa langue ? Par bêtise ? Le narrateur ne le sait pas et ne le saura jamais. Peu importe, il a gâché la vie du narrateur et il doit payer : « Je ne sais pas qui sont les innocents ni qui sont les bourreaux dans l’histoire de ma vie. Mais ce que je sais c’est que je n’en serais pas où j’en suis si Luis Bielsa avait agi autrement. Même s’il est innocent, peu importe. Il doit payer » (p. 202)

 

La présence de Luis Bielsa à l’hôtel fait remonter des souvenirs liés à cette époque, le piège dans lequel lui et ses compagnons sont tombés, les neuf années qu’il dut passer dans les geoles franquistes, la torture, la mort de ses camarades, l’infidélité de la femme qu’il aimait, le remariage de sa mère, l’exil au Canada, un mariage conventionnel, le veuvage,… « Ma vie est un train. Je suis un homme qui voyage dans un train et ce train est ma vie. Je traverse les wagons de mon passé, en marchant à reculons tandis que le train avance à toute allure vers le futur. Un train bondé. Au fur et à mesure que je chemine vers le dernier wagon, je reconnais de plus en plus de visages. Ils sont de plus en plus nets, de plus en plus reconnaissables à mesure que je m’éloigne du présent.» (p. 149). Par le biais de ses souvenirs il prend conscience de la vacuité de sa vie : « Pour moi, c’est à peine s’il me reste de quoi me souvenir. J’écris tous les mots qu’un homme peut laisser derrière lui et je me rends compte de l’insignifiance d’une vie passée ici derrière un comptoir, en face d’une vitrine au-delà de laquelle des gens passent, des voyaeurs, des voitures, des victimes, des assassins… Mon unique passage dans le monde avant de retourner au néant se réduit à quelques détails, à quelques sensations, à quelques idées fragmentaires. (p. 200).

 

Ces souvenirs surgissent en désordre, les uns plus présents que les autres pendant les quatre jours que dure l’histoire, au long de ses promenades dans Toronto ou quand il joue avec la colonne de mercure : « Sur sa surface se croisent des ombres indécises comme une figure dans la pénombre d’un miroir ou une silhouette confuse qui chemine dans le lointain par une fin de journée pluvieuse. » (p. 11)

 

La technique d’écriture qui consiste à insérer dans un même fragment ce qui s’est passé en 1956 - ses illusions, ses projets, ses amis, son amour éphémère pour Vera et la trahison de celle-ci ; les odeurs aussi et les bruits – avec le présent et la réapparition de celui qui a gâché son existence contribue à faire ressentir au lecteur le poids, le vide de cette vie faite de tristesse et d’ennui.

Une écriture qui s’adapte au flux des souvenirs, à l’image du mercure : « Il n’est pas un tout en lui-même et il n’a pas un volume défini ni de formes spécifiques, il s’adapte au récipient qui le contient » (p. 201) ; une écriture fragmentée, faite de phrases brèves parfois seulement nominales.

 

Le Sommeil du caïman est, malgré sa brièveté et son apparente simplicité (ou grâce à elle) un roman d'une grande densité.

 

 

 


[1] A. Soler, El camino de los ingleses, p. 7.

[2] Toutes les traductions et toutes les références sont faites à partir de la version originale espagnole Et sueño del caimán, Destino-Booket, 2OO7.