22/07/2015


   José Luis MUÑOZ (Suite)

 

 

Après avoir lu le derrnier et excellent roman de José Luis Muñoz, Te arrastrarás sobre tu vientre, l’envie m’est venue de relire d’autres œuvres de cet auteur trop peu traduit en français.

 

Il a créé le personnage de Mike Demon, un homme qui passe sa vie sur les routes du Sud Ouest américain. C’est un représentant en assurances agricoles, un type quelconque représentatif de la middle class des Etats du Sud, fruit d’une éducation puritaine, intolérant, raciste, partisan de la peine de mort. Il mène une vie banale avec sa femme et son fils dans un quartier résidentiel de la banlieue de Los Angeles. Porté sur la chose, il profite de ses voyages d’affaires pour avoir des aventures sans lendemain...

Il sera le protagoniste de deux romans, Lluvia de niquel, Algaida, 2004 (Babylone Vegas, Actes Sud, 2010) et La Frontera Sur, Almuzara, 2009 ( non traduit).

 

L’histoire de Babylone Vegas, se déroule dans le monde du jeu à Las Vegas. Une panne de voiture bloque Mike Demon à Las Vegas où il cèdera à la passion du jeu et à toutes les turpitudes qui l’accompagnent, sexe, alcool, débauche, malhonnêteté,…et accomplira une véritable descente aux enfers, ne reculant devant rien pour assouvir sa passion dont il est littéralement prisonnier.

L’auteur joue habilement sur le contraste entre les moyens logistiques minutieusement étudiés pour maintenir les clients autour des tables de jeux, le luxe ostentatoire mis en place par les uns et la déraison qui anime les autres jusqu’à les conduire à la déchéance totale.

Le roman est construit sous la forme d’un long crescendo : au début de ce séjour forcé à Las Vegas, séjour qui n’aurait dû durer que deux jours, le temps de la réparation de sa voiture, Mike Demon déambule dans la ville, fait un tour dans les casinos - parce que l’air y est plus frais qu’à l’extérieur – en observateur, étranger à tout cela, distant, un peu surpris par le spectacle sordide de tant de gens en train de perdre avec passion leurs économies de la semaine, du mois, de l’année, de toute une vie. (p. 10). Le temps passant, par désoeuvrement, par curiosité, il jette quelques pièces dans les machines à sous, puis, de fil en aiguille, la passion du jeu s’empare de lui jusqu’à lui en faire perdre la raison.

Dans ce sens, Babylone Vegas est aussi un remarquable reportage sur Las Vegas, ville factice, un parc à thème pour adultes, avec ses hôtels au luxe de mauvais goût, ses décors pharaoniques, ses reconstitutions pseudo-historiques, cette Babylone moderne[1] où les puritains peuvent venir y pécher en toute connaissance de cause, puis passent le reste de l’année à se laver de leurs fautes. (p. 53)

 

L’histoire contée dans La Frontera Sur [La frontière Sud] publié cinq ans après Lluvia de niquel est chronologiquement antérieure à celle de puisque l’auteur ressuscite Mike Demon, qui avait été assassiné à la fin de Lluvia de niquel.

 

Mike Demon traverse un peu par hasard la frontière et se retrouve à Tijuana, une des villes les plus dangereuses du Mexique, une ville immense, sale, surpeuplée, lieu de tous les trafics et de toutes les débauches où les  « touristes » américains vienent par milliers pour jouer dans les multiples casinos et consommer  alcool, sexe et marijuana.

C’est dans un bar sordide de cette ville qu’il fait la connaissance de Carmela, une jeune serveuse dont il tombe follement amoureux, une passion qu’il ne contrôle plus, ce qui n’est pas le cas de Carmela qui en fait son esclave et un pigeon rêvé pour les maîtres chanteurs, et les policiers corrompus et autres délinquants qui fréquentent cet endroit.

Comme dans Babylone Vegas, Mike Demon vit une descente aux enfers, une véritable autodestruction où l’obsession du sexe s’est substituée à l’addiction au jeu.

Tous les ingrédients du roman noir sont présents : le sexe, l’argent, la corruption, la violence, le crime,…

 

Pour suivre, j’ai voulu relire  Barcelona negra, Collection Etiqueta negra, Ed. Jucar, 1987 (non traduit)

Le narrateur est le protagoniste, Raul Guerra, un policier sans scrupules, un policier dans la pure tradition de la police franquiste – n’oublions pas que José Luis Muñoz a écrit ce livre en 1987 [2]- qui enquête sur l’assassinat d’une prostituée de bas-étage.

L’histoire commence de façon traditionnelle avec la découverte du crime, l’enquête de voisinage de routine, la pression exercée sur les services de police par le nouveau ministre qui exige de l’efficacité afin d’augmenter le quota d’affaires résolues. Pour satisfaire à ces exigences, Raul Guerra n’hésitera pas à dissimuler des éléments qui pourraient nuire à l’enquête en recourant à la corrruption, à la violence, quand ce n’est pas à l’élimination physique de témoins susceptibles de se révéler gênants.

Mais au fur et à mesure que progressent les investigations de Guerra, la piste du crime crapuleux laisse la place à de nouvelles pistes compromettantes pour certaines personnes haut-placées et les autorités qui exigeaient pour des raisons administratives et sécuritaires -éviter que ce crime ne sème la panique – changent brutalement d’avis : « Une prostituée est un citoyenne de deuxième catégorie et tout le monde se fiche que l’on assassine une prostituée [c’est le commissaire qui parle]… cette affaire présente tous les symptômes de ne pouvoir être résolue et il me semble dès lors absurde de consacrer votre emploi du temps à cela plutôt qu’à d’autres affaires plus importantes. Par conséquent, monsieur Guerra, je vous demande que nous fermions ce dossier et que cous consacriez votre temps à des choses plus importantes. Cette prostituée sera incinérée et son nom effacé de tous les registres. Elle n’existe plus. Elle a été un rêve ou mieux un cauchemar. D’accord ? » (pp. 86-87)

Bien entendu, Guerra poursuivra son enquête à l’insu du commissaire.

Parallèlement à cette affaire, Guerra a engagé deux détectives pour suivre sa femme qui l’a abandonné pour vivre avec quelqu’un de plus riche et de plus ambitieux que son policier de mari. Cette histoire dans l’histoire se termine par une vengeance machiavélique.

 

L’auteur situe les événements à Barcelone en 2005. Il y règne une sécheresse terrible et, comme aux époques des grandes épidémies de peste, les gens meurent dans la rue sans que les passants s’en inquiètent le moins du monde. Le chacun pour soi est devenu la seule règle de vie et les vieillards sont invités à se suicider.   

Bacelona negra, écrit en 1987 a des allures prémonitoires : le changement climatique, le chômage, l’individualisme exacerbé,…

Il s’inscrit dans la lignée des romans de Juan Madrid et de González Ledesma, un roman pessimiste, empreint de violence avec des personnages totalement amoraux des policiers corrompus et des gouvernants à la solde  des riches et des gens haut-placés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Le roman porte en exergue un fragment de l’Apocalypse dans lequel Babylone est qualifiée de mère des prostituées et des abominations de la terre.

[2] Il faudra attendre jusqu’aux années quatre-vingt-dix bien avancées pour que l’image négative qu’avaient les représentants de l’ordre aux yeux du public s’estompe. Ce n’est qu’à partir de cette époque que le roman criminel témoignera de ce changement en réintégrant le policier comme un protagoniste dénué de connotations négatives. Le précurseur sera Mariano Sánchez Soler avec le personnage de Carlos Galeote dans la trilogie intitulée Grupo antiatracos dont le premier récit fut publié en 1987