24/09/2015


Rodolphe STEMBERT


Jorge MARTÍNEZ REVERTE

 

J’avais beaucoup aimé les romans de Jorge  Martínez Reverte, romans plus drôles que noirs dont l’action, pour la plupart, se situait au Pays basque à l’époque de l’ETA, thème qu’il traitait avec humour et désinvolture. Que je sache, à l’heure d’aujourd’hui aucun de ses romans n’a été traduit en français.

 

Il a créé le personnage du journaliste Julio Gálvez dans Demasiado para Gálvez, el caso « Serfico » [Trop pour Gálvez, l’affaire « Serfico »], Madrid, Debate, 1979. Dans ce roman, Gálvez « le journaliste le plus intrépide et le plus maladroit du monde » est chargé par son journal, Novedades, de faire un reportage à Malaga sur la société Serfico, un conglomérat d’entreprises en relation avec le tourisme et qui a des liens étroits avec les hautes sphères du pouvoir. Des rumeurs circulent selon lesquelles la société Serfico serait en proie à de sérieux problèmes financiers. Bien involontairement et au risque de sa vie, Gálvez met le nez dans les magouilles immobilières et les complicités qui règnent entre la presse, les hommes d’affaires, les politiciens et le pouvoir en général.
L’histoire se situe à la fin des années soixante et est une critique acerbe et non dénuée d’humour de la pseudo-ouverture annoncée par la Ley de prensa[1] : « Le lieutenant approuvait et affirmait que l'information devait s'exercer sans aucune entrave. A condition qu'ils ne portent pas atteinte aux personnes et aux institutions fondamentales, les journaux ne devraient pas être  importunés. »[2] L‘avertissement liminaire ne laisse planer aucun doute sur les intentions et l’humour de l’auteur : « Les personnages et les situations contenus dans ce roman sont le fruit de l'imagination de l'auteur, sauf lorsqu'il est évident que ce n'est pas le cas »[3]

Cette critique reste hélas d’actualité et ne vaut pas seulement pour l’Espagne franquiste.

 

Gálvez y el cambio del cambio [Galvez et le changement du changement], Barcelone, Anagrama, 1995, parut d’abord en feuilleton dans El Periódico de Catalunya.
L’histoire se déroule dans les premières années quatre-vingt-dix à l’époque où le PSOE de Felipe González est en pleine débandade à cause de scandales et de luttes internes à répétition (il perdra d’ailleurs les élections de 1996).
Gálvez est manipulé tant par les socialistes que par les adversaires de ceux-ci de sorte que ce soit sur lui que retombe la responsabilité d’avoir mis à jour des magouilles destinées à la conquête du juteux marché des technologies des « autoroutes de la communication ».
Quand Gálvez prend conscience qu’il  est l’objet de manoeuvres, il tente de se venger. Avec l’aide intéressée de Carmen, une experte en infographie qui a des relations dans le monde de la prostitution, ils imaginent un montage-vidéo virtuel mettant en scène Felipe González dans une situation pour le moins scabreuse. La chance étant rarement du côté de Gálvez, celui-ci se retrouvera dans le scénario de l’arroseur arrosé.
 
Le roman suivant, Gálvez en Euskadi [Galvez au Pays basque], Madrid, Alfaguara,1983, entraîne notre journaliste au Pays basque aux prises avec l’ETA.
Le roman s’ouvre sur une série d’incidents de mauvais augure pour Gálvez et son directeur. De retour au siège du journal, il y est attendu par un homme d’affaires suédois qui lui confie une mission délicate. Il s’agit d’établir un contact discret avec l’ETA et de négocier le montant de l’impôt révolutionnaire réclamé pour mettre fin à la séquestration d’un directeur de l’entreprise dans laquelle il travaille. Fidèle à son image, Galvez met les pieds dans le plat, confond les différentes branches de l’ETA, se trompe d’interlocuteurs et gaspille stupidement l’argent que lui avait versé la banque pour payer la rançon.
Dans ses recherches, il reçoit l’aide de Sara, la fille d’un banquier, ex-militante de l’ETA qui va l’entraîner dans des aventures parfois burlesques. Bref, bien qu’il ait recours à des procédés peu adéquats, Galvez finira par démêler les fils d’une affaire peu glorieuse qui, en fin de compte n’a rien à voir avec le terrorisme ni avec le nationalisme. Quant aux militants de l’ETA qu’il rencontre sur son chemin, ils donnent plus l’impression d’être des figurants d’opérette que des terroristes sanguinaires.
 
Julio Gálvez sera entraîné dans une nouvelle aventure au Pays basque dans Gudari Gálvez [4]  Madrid, Espasa, 2005.
Quand commence le roman, Gálvez travaille pour Hasta luego, une revue publicitaire gratuite éditée par une entreprise de pompes funèbres. Il retrouve Sara, l’ex-militante de l’ETA dont le fils récemment entré dans les rangs terroristes se trouve impliqué dans une sale affaire. Réfugié en France après une condamnation pour avoir incendié un autobus, il doit revenir pour accomplir une « mission ». Sara demande à Gálvez de l’aider à sortir son fils de ce mauvais pas et surtout de l’empêcher de commettre l’irréparable.
Une fois de plus Gálvez va être plongé dans des situations tragicomiques dans les milieux de l’ETA.
Martínez Reverte traite le sujet avec légèreté et beaucoup d’humour : « Il dit [Le porte-parole du gouvernement basque] qu’il n’a pas de gardes du corps … Il ne te ment pas. Une des caractéristiques les plus représentatives et unique en son genre de la polítique basque est que seule l’opposition a des gardes du corps. Le gouvernement n’en a pas besoin. ETA est le seul mouvement révolutionnaire au monde qui n’a pas le moindre intérêt à renverser le gouvernement de son pays. Tu comprends cher ami madrilène? » [5]
 
Dans Gálvez en la frontera [Galvez à la frontière], Barcelone, Anagrama, 2001, Martínez Reverte change complètement de registre. Gálvez fait visiter Madrid à une journaliste japonaise venue en Espagne pour faire un reportage sur l’entreprise Matador. Cette entreprise est soupçonnée d’avoir des liens avec Yakusa, la mafia japonaise. Lors de cette promenade, un jeune maghrébin vole le sac de la journaliste puis, grâce aux clés trouvées dans le sac, dérobe des documents qu’elle avait laissés dans sa chambre d’hôtel. Tandis que Gálvez tente de retrouver le voleur dans le quartier branché de Lavapies, les cadavres de jeunes maghrébins commencent à s’accumuler. Ahmid, le voleur, entre alors en contact avec Gálvez pour essayer de lui vendre les documents. A partir de ce moment, Ahmid et Gálvez sont harcelés par les « Chinois », ce qui persuade Gálvez qu’il existe une relation entre les fameux documents et l’affaire Matador. Craignant pour sa vie, Ahmid s’enfuit à  Tanger où Gálvez le rejoindra pour tenter d’éclaircir le mystère.
En arrière-plan de ce roman, Gálvez aborde le problème de l’immigration illégale et plus particulièrement des conditions de vie des immigrés mahgrébins et de la présence en Espagne de mafias étrangères.
 
Par contre, son dernier roman, Gálvez entre los leones, [Galvez parmi les lions], RBA, 2013 m’a déçu. Pourtant l’histoire démarre sur les chapeaux de roue. Bigoret, un soi-disant homme d’affaires valencien engage Gálvez pour monter un parc thématique préhistorique, La nueva Atapuerca dans la grotte éponyme où fut découvert un important gisement archéologique. Pour les besoins de son roman, Martínez Reverte  situe cette grotte dans les Asturies, ce qui lui permet de se gausser gentiment des partisans du bilinguisme asturien. Les lecteurs belges y verront quelques similitudes avec le même mot orthographié à une lettre près dans les deux langues. Aida, la commissaire qui veillera au respect de ces normes linguistiques est en effet philologue et ingénieure des mines.
Pour représenter les hommes des cavernes , Bigoret a importé des Equatoriens résidant en Andalousie pour leur petite taillle et leurs peu d’exigences économiques.
Est-il nécessaire d’ajouter que Bigoret n’est qu’un vulgaire escroc qui monte des affaires pour blanchir de l’argent. Il s’empresse d’ailleurs de partir avec l’argent qui devait payer les employés.
Aida qui a du sang de syndicaliste dans les veines veut à tout prix retrouver Bigoret pour le faire payer au sens propre comme au sens figuré.
Mais voilà, Bigoret est aussi recherché par la mafia russe. Et quand Gálvez débarque dans l’appartement de Bigoret à Madrid, c’est pour se trouver nez à nez avec un cadavre salement amoché qui n’est pas Bigoret. Voilà donc Gálvez poursuivi par des tueurs russes, ce qui vaut quelques scènes cocasses. La solution qui se présente est de partir en Afrique sous le couvert de faire un reportage. Mais les Russes suivent Gálvez pour qu’il les mène jusqu’à Bigoret. Bref, tout le monde, Aida comprise, se retrouve sur les pistes tanzaniennes à lutter contre les moustiques, les hippopotames, les crocodiles, les hyènes,…On y croise de jolies Italiennes, des noirs albinos et l’inévitable mafia russe. Quelques-uns y laisseront leur peau aussi.
Bref, cette histoire qui avait bien commencé se termine en une aventure de pieds nickelés dans laquelle le lecteur finit par se perdre, tout cela pour déboucher sur un dénouement inattendu en rapport avec un exploit cynégétique peu glorieux d’un monarque qui  défraya la chronique en 2012.
 

Martínez Reverte a aussi écrit des œuvres comme El mensajero [Le messager], un roman beaucoup plus « littéraire » consacré au terrorisme dans lequel il narre sans aucun manichéisme l’histoire et l’évolution d’un petit groupe armé. La trame y est plus centrée sur les personnages que sur l’action : « Ce n’est pas un récit qui porte sur une intrigue. Le dénouement est révélé dès la première page. L’intérêt se situe dans les contradictions entre des personnages capables de commettre un assassinat sauvage et, en même temps, de faire preuve de sensibilité. »[6]

 

Dans un tout autre genre, il a écrit deux remarquables chroniques historiques sur des épisodes de la guerre civile, La batalla del Ebro, et La batalla de Madrid, Madrid, Crítica, 2003 et 2004 respectivement.
 
 
 

 



[1] La « Ley de prensa » [La loi sur la presse] de 1966, édictée par le ministre Fraga Iribarne, supprime la censure préalable et autorise une certaine liberté de presse. Cependant, à y regarder de près, cette loi n’est pas si libérale qu’elle le paraît. Si la censure préalable disparaît, elle reste en vigueur au moment de la parution ; il en résulte que les auteurs se voient contraints à pratiquer l’autocensure au risque de s’enliser dans des problèmes financiers.

[2] J. M. Martínez Reverte, Demasiado para Gálvez, Espasa Calpe, col. Crimen y misterio, 2007, pp. 142-143.

[3] J. M. Martínez Reverte, ibid., p.11.

[4] Gudari est un terme basque qui signifie « soldat ». L’ETA nomme ainsi ses membres combattants.

[5] J. M. Reverte, Gudari Gálvez, Espasa Calpe, col. Crimen y misterio, 2006, p.. 159.

[6] Cité par Rosa María Peneda dans un entretien avec l’auteur, in Jorge Martínez Reverte: "Escribir sobre terrorismo obliga a ahondar en la condición humana" [Ecrire sur le terrorisme oblige à approfondir la condition humaine], El Pais, 01/04/1982

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