30/12/2015

LE PRIX CERVANTES 2015 À FERNANDO DEL PASO

 

 

Le nom de Fernando del Paso ne dit pas – ne dit plus ? – grand chose au lecteur francophone. Il faut avouer que ce n’est pas un auteur prolixe : en trente ans, il n’a publié que quatre romans, José Trigo (1966), Palinuro de México (1977), Noticias del imperio (1987) et Linda 67, Historia de un crimen (1995) et que ses livres sont plutôt épais (730 pages pour Palinuro de México, 672 pour Noticias del imperio)

Pourtant trois de ces quatre romans on été traduits en, français : Palinure de Mexico, Des nouvelles de l’Empire et Linda 67 : histoire d'un crime, tous trois aux éditions Fayard en 1985, 1990 et 1998 respectivement. (Palinure de Mexico a été réédité dans la collection Points Roman, en 1991).

Si son premier roman, José Trigo, n’a pas été traduit c’est sans doute parce qu’il s’agit d’une oeuvre complexe, tant par sa structure peu conventionnelle, que par son langage et les jeux sur les niveaux de langue. La fonction poétique domine la trame narrative à tel point que parfois on a tendance à lire oralement certains fragments tant la langue est musicale.

Si le langage et le recours à des techniques narratives variées continuent à imprégner les pages de Palinuro de México, il y a une, ou plutôt des histoires, et un protagoniste principal, Palinure, mythique pilote du bateau d’Énée dans l’Énéide de Virgile : «... à cette époque quand Palinuro, comme le pilote d’Énée, ne pouvait plus distinguer le jour de la nuit. » (p. 101)

Il y a quelque chose des Voyages de Gulliver, des voyages de Sinbad le Marin, des prouesses de Pantagruel dans ce livre,  que j’hésite à qualifier de roman, foisonnant, picaresque, rabelaisien et érudit, épique et poétique, érotique et scatologique, tragique et comique. Comme par exemple le chapitre 11 de la première partie intitulé « Voyage de Palinure dans les agences de publicité et autres îles imaginaires. » explicitement inspiré des Voyages de Gulliver. Parmi ces îles, citons  l’île de l’agence enchantée, l’îles aux mille et un noms, l’île du nom propre, l’île de la renommée éphémère, l’île d’avant et d’après, l’île des gastronomes,... L’érudition de Palinure ne lui permettra pas de faire carrière dans une agence de publicité :

« Quel nom donneriez-vous à un nouveau thon en boîte ? » demandèrent-ils à Palinure.

« Pompilos – dit-il –comme ce pècheur ionien qui fut métamorphosé en thon par Apollon.

« Ah...et quel nom vous vient à l’esprit pour un nouveau détergent ? »

« Al-Borak, comme le nom de la fameuse jument de Mahomed, qui l’emporta, traversant les sept ciels de la Mecque à Jérusalem en une seule nuit. Borak signifie rayon, blancheur aveuglante »

...

« Hahaha. Et à un nouvel insecticide en aérosol ? »

« Acor, comme le dieu destructeur des mouches qui était adoré à Cirène »

...

L’agence ne l’a jamais rappelé. » (p. 251)

  

Le roman se termine sur une remarquable pièce de théâtre dramatique qui met en scène la mort de Palinure entouré de personnages de la Commedia dell’ arte au milieu du massacre de centaines d’étudiants sur la Place des Trois Cultures par les forces de police le 2 octobre 1968 à la veille des Jeux Olympiques de México.

 

LE PREMIER CHOEUR DANS L’OBSCURITÉ :...on verra les étudiants couchés dans l’huile [ des chars qui les ont écrasés], exposés au vent et  aux rayons des dieux solaires...

 

LE DEUXIÈME CHOEUR DANS L’OBSCURITÉ : Ou peut-être ne trouverez-vous que leurs souliers...

 

LE PREMIER CHOEUR DANS L’OBSCURITÉ : Leurs souliers vides...

[...]

LA MORT FRIPIÈRE : Des souliers ? Qui veut acheter des souliers ? Je vends des mocassins d’un étudiant en philosophie ! Et les petits souliers d’un ingénieur ou les bottes d’un répétiteur en médecine ! Qui veut les pantoufles d’un bachelier en sciences biologiques ? (pp. 687-688)

 

Son oeuvre la plus connue et la plus accessible est sans aucun doute Noticias del imperio (Des nouvelles de l’Empire) parce qu’elle nous raconte un épisode peu connu, commun à l’histoire mexicaine,et à l’histoire européenne (plus précisément de l’Autriche, de la France et de la Belgique), l’histoire tragique de Charlotte de Belgique[1], l’épouse de Maximilien de Habsbourg, empereur du Mexique fusillé en 1867.

Noticias del imperio s’ouvre sur les mémoires de Carlota, livre en cours d’écriture dont la rédaction est rendue pénible à cause de la démence de l’auteure : « Si tu savais, Max, la terreur qui m’a envahie quand j’ai vu toutes ces pages blanches, quand je me suis rendu compte que si je ne retrouvais plus mes souvenirs je devrais les inventer [...] Je suis dans un tel état de confusion mentale que parfois je ne sais plus quand se termine la réalité de mes rêves et commencent les mensonges de ma vie. L’autre fois j’ai rêvé  que le Maréchal Bazaine était une grosse vieille femme qui mangeait des pistaches et crachait les coquilles dans son bicorne orné de plumes blanches. Et un autre jour, je mettais au monde un enfant qui avait la tête de Benito Juárez. » (p. 23).

Le reste est à l’avenant. Les propos que Fernando del Paso prête à Carlota sont un mélange surréaliste de faits réels (sa phobie de l’empoisonnement) et d’histoires sorties tout droit de son imagination. On y rencontre une étonnante galerie de personnages réels, depuis les Rois Catholiques jusqu’au fils qu’elle a eu avec le colonel Van Der Smissen (cfr. Note 1) en passant par toutes les têtes couronnées d’Europe.

Ces chapitres à la première personne tous intitulés Château de Bouchout 1927 alternent avec la chronique de l’empire, de 1861 et ses prémisses jusqu’à la mort de Maximilien en 1867, une chronique bien documentée, mais jamais lassante, grâce à des anecdotes sur la vie des cours ou les dessous de la politique glissés çà et là ce que justifie le titre : il s’agit plus de « nouvelles » un peu à la manière d’un journal qui traite à la fois l’information et l’actualité people.

Comme dans ses romans antérieurs,  Fernando del Paso fait preuve d’une grande maîtrise de la langue et des techniques narratives.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Charlotte est la fille du roi Léopold Ier de Belgique et de Louise d'Orléans et la soeur de Léopold II. Elle épouse Ferdinand Maximilien de Habsbourg, le frère de l’empereur Françis Joseph. A la demande d’émigrés mexicain et soutenu par Napoléon III, Maximilien devient empereur du Mexique en 1864. Abandonné par les troupes françaises d’abord, par les troupes belges et autrichienne ensuite, Maximilien sera fusillé en 1867. Charlotte était revenue en Europe en 1866 pour plaider la cause de son mari  auprès du pape et de Napoléon III. En vain. Elle sombra alors dans une sorte de paranoia et fut cloîtrée dans le château de Tervueren et, après l’incendie  de celui-ci – incendie que Del Paso attribue à Charlotte – au château de Bouchout où elle mourut en 1927 à l’âge de 87 ans oubliée de tous. Il faudra attendre jusqu’en 2012 pour que la Belgique se souvienne d’elle en lui consacrant une exposition au  Musée BELvue de Bruxelles.