04/02/2016

Fernando MARÍAS[1], Je vais mourir cette nuit, Actes Sud, Babel, 2015.

 

 

Encore une heureuse initiative qu’il faut souligner, même si elle date d’un an déjà : la réédition dans la collection Babel de Je vais mourir cette nuit de Fernando Marías dont une première édition avait paru en 2007 aux éditions Célomane. J’avais lu cette petite perle, il y a longtemps,  dans son édition espagnole,  Esta noche moriré, Destino, 1996.  

 

Je vais mourir cette nuit est un petit chef d’œuvre d’intelligence. L’incipit aussi lapidaire que surprenant capte immédiatement l’attention du lecteur : « Je me suis suicidé il y a seize ans » en raison de la contradiction apparente avec le titre. Quel rapport entre le « je » du titre et celui de l’incipit. ? On comprend vite qu’il s’agit d’une lettre, mais comment un mort peut-il écrire une lettre seize ans  plus tard ?

 

Le roman est donc conçu comme une longue lettre adressée au commissaire Delmar qui avait envoyé en prison Colman, le narrateur-destinateur. Celui-ci est loin d’être un saint. C’était un redoutable escroc sans scrupule qui, n’ayant plus rien à perdre, confesse au commissaire les méfaits qu’il a commis qui n’étaient que la partie immergée de l’iceberg qui lui a valu son emprisonnement. Ce qu’il ne  pardonne pas à Delmar, c’est  de l’avoir fait arrêter pour être juste un faussaire alors qu’il était à la tête d’une organisation criminelle d’envergure qui dépouillait les artistes pour ensuite s’enrichir avec la vente de leurs œuvres. Mais si ces révélations portent déjà un coup à l’orgueil de ce policier, elles  sont anodines par rapport à ce qui va suivre quand il lui raconte les détails d’une machination machiavélique, diabolique, sophistiquée dont les effets vont s’étaler sur les 16 années qui séparent le suicide du narrateur de la mort programmée du commissaire. 

Dans cette longue lettre, il lui raconte tous les plans plus tordus les uns que les autres qu’il a échafaudés les tourments, les tortures physiques et morales qu’il lui a fait subir  - ce qui donne lieu à des scènes d’une extrême violence - jusqu’à le réduire à une épave en détruisant successivement sa carrière, sa vie familiale et sa vie tout court.

Ce que cette vengeance a sans doute de plus insupportable pour Delmar est de se rendre compte que tout ce qui lui est arrivé au long de ces seize années n’était pas le fruit du hasard, qu’il avait été manipulé comme une vulgaire marionnette par « l’homme blond », devenu son confident et qui n’était que le complice du destinateur chargé de mener à terme le plan qu’il avait conçu.

Le roman se termine avec un chapitre à la troisième personne dans lequel un narrateur omniscient décrit les derniers instants de Dalmar dans un scénario inventé cette fois par l’homme blond. Plus diabolique encore que son commanditaire, il a déposé chez Dalmar, au lieu de photos comme l’avait prévu Corman, un magnétoscope avec des cassettes vidéos sur lesquelles sont gravés les événements narrés dans la lettre. Ainsi Dalmar se revoit lui-même dans les situations dans lesquelles Corman l’a entraîné, atteignant le but recherché mieux encore que les photos...La scène était muette, et cela la rendait encore plus effroyablement réelle...

 

 

 



[1] Autres œuves de Marías traduites en français par Raoul Gomez :

 L'enfant des colonels (El niño de los coroneles),  Éditions Cénomane, 2010 ; Actes Sud (col. Babel), 2013

La lumière prodigieuse (La luz prodigiosa), Éditions Cénomane, 2010

Invasion (Invasor), Éditions Cénomane, 2013.

 

 

 

 

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