10/02/2016

José Javier   ABASOLO, La última batalla, Erein, 2013 [Non traduit]

 

« Rien ne laissait  prévoir que ce jour- là allait être différent des autres, même si Koldo Ferreira était conscient de ce que avant ou après quelque chose devrait se passer. » Ainsi commence l’histoire de Koldo Ferreira, fils d’un émigré galicien venu gagner sa vie au Pays basque.

 

Cette histoire est fragmentée en deux parties éloignées dans le temps et selon deux points de vue différents, celui d’un narrateur externe qui narre le passé, Koldo, et celui d’un narrateur interne, en l’occurence Goiko, l’ex-commisssaire de Pájaros sin alas[1] et de La luz muerta  [Lumière noire], non traduits, qui commente son enquête sur l’assassinat de Koldo

 

La première histoire commence le 23 novembre 1984. Ce jour-là les ouvriers manifestent contre la fermeture des chantiers navals Euskalduna.  Koldo Ferreira, leader syndical, tente en vain de négocier avec la police anti-émeutes.

Peu de temps après, Koldo aura une altercation qui tournera mal avec le dealer qui a provoqué la mort par overdose de son petit frère. Il commettra l’erreur de tirer contre les deux policiers qui étaient venus pour l’interroger sur les circonstances de la  mort de ce trafiquant.

 

Pour fuir la police qui le recherche en tant que meurtrier et meneur syndical, il rejoint les rangs de l’ETA, non par nationalisme (il est galicien) ni par conviction (il n’est pas d’accord avec la lutte armée que prône l’ETA), mais pour venger la mort de son frère. Le fait est que, comme le montreront des sources policières, tous les attentats dans lesquels apparaît le nom de Koldo Ferreira pendant son appartenance à l’ETA avaient pour victimes des personnes liées à des degrés divers au commerce de la drogue.

D’ailleurs Koldo durant sa militance dans les rangs de l’ETA y a toujours été considéré comme un élément atypique, un électron libre, respecté par la base et écouté par les dirigeants.

 

L’autre histoire commence en 2013 avec l’assassinat de Koldo Ferreira à sa sortie de prison où il venait de purger une peine de vingt ans en tant que membre actif d’une bande armée. L’assassinat de Koldo a fait une victime collatérale, Eneko, un policier qui, semble-t-il, était venu l’attendre à sa sortie de prison et qui a été grièvement blessé lors de la fusillade. Le hasard veut que cet Eneko soit un vieux compagnon de route de Goiko.

 

Ander González, un autre policier ami d’Eneko et de Goiko trouve étrange que l’enquête n’ait pas été confiée à L’Ertzaintza, la police de la Communauté autonome basque. C’est pourquoi il demande à Goiko de s’en occuper. De même, il s’étonne que, en raison des circonstances,  on n’ait pas mis un garde devant la porte de la chambre  dans laquelle Eneko est hospitalisé. Il demande donc à Goiko de se charger momentanément de cette surveillance. Les pressentiments d’ Ander González se révèlent fondés car, quand Goiko fait mine d’entrer dans la chambre, il est agressé par un faux médecin qui s’apprêtait à faire une injection à Eneko. Ce faux médecin (qui sera l’arroseur arrosé) a plus les apparences d’un ressortissant des pays de l’Est que d’un médecin ou d’un policier.

 

A ce stade, plusieurs questions se posent : qui a assassiné Koldo et pourquoi ? Quelle était la relation entre Koldo et Eneko ? Pourquoi l’Ertzaintza a-t-elle été écartée de l’enquête ? Qui en veut à Eneko au point de s’acharner à vouloir mettre ses jours en danger et pourquoi ? Pourquoi cet acharnement à vouloir éliminer Eneko qui n’était semble-t-il, qu’une victime collatérale ?  A ces questions viendront encore s’en ajouter d’autres : qui sont ces deux policiers, l’un, Ernesto Villalpando qui minimise les actes de Koldo, l’autre le mystérieux Antonio Pareja qui s’acharne sur lui et semble considérer l’affaire Koldo comme une chasse gardée ou une affaire personnelle.. Tous deux cachent quelque chose.

 

Les investigations menées par Goiko se révèlent de plus en plus compliquées et plus dangereuses. La méfiance règne, à juste titre car d’autres personnes, mêlées de près ou de loin aux recherches de Goiko, y laisseront la vie, y compris des innocents, victimes d’avoir été au mauvais endroit au mauvais moment.

 

La última batalla a pour cadre le pays basque pendant les années de plomb quand la branche militaire de l’ETA multipliait les attentats contre les forces de l’ordre.

Mais, Abasolo évite de traiter le sujet en opposant les bons et les mauvais. Tout n’est pas blanc ou noir dans cette guerrilla, loin de là. La police peut compter sur des confidents issus des rangs de l’ETA qui ont changé de camp par opportunisme. Et dans le camp de la police, règnent aussi la corruption, les rivalités, voire les règlements de comptes.

Il en va de même dans les prisons où s’est installée une solidarité entre les prisonniers, mais aussi entre prisonniers et certains gardiens. Ce qui explique que Goiko qui, pour d’autres raisons, a séjourné un certain temps en prison, a conservé des contacts précieux avec des détenus avec lesquels il avait entretenu de bonnes relations durant son incarcération (le gitan, son compagnon de cellule et son protecteur dans cet univers impitoyable, « l’horloger », un fonctionnaire qui contrôle tous les petits trafics qui existent dans un centre pénitencier tant dans l’intérêt des autorités que dans celui des prisonniers).

 

Il faudra attendre les toutes dernières pages pour que Valentín Ortigosa, un ponte du CNI[2]  qui a avait été le compagnon de travail de Villalpando, démêle les fils de l’enquête dans laquelle Goiko s’est englué. Il y met une condition qui sous-entend  une menace à peine voilée : Goiko doit s’engager à tenir secrètes ces informations dont la divulgation  le mettrait inévitablement sa vie en danger.

Et Goiko se rend compte que non seulement lui mais aussi Koldo on été manipulés et que sa vie a été souvent mise en péril  alors que Koldo n’a pas eu la même chance.

 

Rien n’est jamais simple chez Abasolo et c’est ce qui fait le charme et l’intérêt de ses romans grâce à une maîtrise parfaite des techniques d’écriture. Grâce aussi à la densité de ses personnages affichant tous une personnalité individuelle, tous différents les uns des autres. C’est vrai de Goiko, l’ex-commisaire devenu détective, qui mène ses investigations avec méthode et doigté, un homme sociable qui peut compter sur ses amis ; c’est vrai de Koldo, un être charismatique, déchiré entre son obéissance aux ordres de ETA et ses motivations personnelles. : c’est vrai aussi des personnages secondaires comme Le Gitan, L’horloger, Villalpando, Pareja,...

 

Bien sûr, ses romans, épais – on est toujours entre 450 et 500 pages – ne se lisent pas en une ou deux heures. Cependant, en jouant sur les horizons d’attente du lecteur, l’auteur nous tient en haleine jusqu’au bout en étalant notre plaisir sur deux ou trois soirées. Que demander de plus ?

 

 

 

 



[1] Cfr. Compte rendu publié dans ce blog p. 10

[2] Sigle du Centro Nacional de Inteligencia, l’équivalent de nos services secrets.

 

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