22/02/2016

ARO SAÍNZ DE LA MAZA – 2

 

El ángulo muerto, RBA, 2016  [L’angle mort] Non traduit[1]

 

Il n’était pas difficile d’imaginer que Saínz de la Maza allait remettre le couvert. C’est chose faite avec ce roman moins épais que El asesino de La Pedrera (Le Bourreau de Gaudi) mais tout aussi intéressant et passionnant.

 

Il est structuré comme le précédent avec une citation en exergue et un prologue dans lequel il est question d’un chien beagle et d’une petite fille aux yeux bridés. Indices ? Il sera beaucoup question de chiens dans ce roman, mais pas seulement de beagles.

 

Bien que El ángulo muerto puisse se lire indépendamment du Bourreau de Gaudi, on retrouve les mêmes personnages : Milo Malart, bien entendu, qui est maintenant inspecteur, son adjointe Rebeca Mercader, l’inspecteur en chef Singla avec lequel Milo n’a pas d’atomes crochus ; la juge Susana Cabot, en convalescence, est remplacée par le juge Losana,  guindé et à cheval sur les principes, notamment celui de l’obéissance à la hiérarchie, et une nouvelle commissaire, Bassa, souvent dépassée par les évènements.

 

Si Milo est monté en grade, il n’a rien changé à ses habitudes, il roule toujours dans sa vieille coccinelle déglinguée qui rendra l’âme au cours de l’histoire ce qui ne sera pas sans conséquences. En attendant, il est contraint de prendre les transports en commun, ce qui le met de mauvaise humeur, ou d’emprunter la Mercedes de la juge, ce qui fait jaser.

 

Après une première enquête rondement menée, « à sa manière, c’est-à-dire cavalièrement », il se retrouve bien malgré lui en possession du chien de la victime, un Berger de Majorque qui va l’accompagner jusqu’à la fin du roman.

 

Tandis que le duo Malart-Mercader est chargé d’élucider l’assassinat d’une jeune fille dont le corps a été retrouvé dans le parc de Collserola. on leur confie une autre enquête  plutôt insolite pour des policiers de la brigade des homicides. Ce surcroit de travail    s’explique par le manque d’effectifs. Leur nouvelle mission consiste à mettre la main sur le voyou ou le taré qui empale des chiens près des aires de jeux pour enfants des parcs ouverts au public. Ces faits-divers, horribles évidemment, enflamment la presse populaire et les réseaux sociaux, ce qui n’est pas bon pour l’image de Barcelone.

 

La première victime est donc Carolina Estrada. Intelligente et jolie. Etudiante en droit le matin, elle travaille l’après-midi comme stagiaire dans un bureau d’avocats chargé des recouvrements de dettes[2]. Elle contribue ainsi au maintien du ménage de ses parents qui vivent chichement depuis l’accident du mari. Au fil de leur enquête de personnalité, on s’apercevra que Carolina menait une double vie.

La première hypothèse plausible est la vengeance. Le mobile du crime serait l’œuvre d’un débiteur las d’être harcelé. Les premières visites domiciliaires montrent plus des gens en désarroi et réduits à la misère à cause de la crise que des êtres assoiffés de vengeance, même si l’un ou l’autre manifeste une certaine agressivité verbale envers les policiers.

 

Une deuxième victime apparaît. Il s’agit de Lorenzo Puig, un des associés du bureau d’avocats où travaillait Carolina. Sa femme à journée l’a retrouvé mort à son domicile. Il a été  assassiné et sa  mort  remonte à deux ou trois jours. Lorenzo était joueur et participait à des parties de pokerr clandestines avec des personnalités de Barcelone. Il apparait qu’il a gagné une grosse somme la semaine précédente. Le vol a-t-il été le mobile du crime ? Qui pourrait  être l’auteur du vol ? Carolina ? Elle ne pourrait être soupçonnée qu’à condition de savoir si elle a été assassinée après Lorenzo Puig. L’enquête rebondit et divise Rebeca la rationnelle et Milo l’intuitif. Les pistes s’embrouillent d’autant plus que des pressions s’exercent sur Milo pour qu’il ne s’occupe pas des jeux clandestins ni surtout de leurs participants. Et pour ne pas simplifier les choses il lui faut encore s’occuper du tueur de chiens qui continue à sévir.

Le dénouement, inattendu, comme il est de bon ton, est à la manière d’Edgar Poe. La solution était sous le nez de Milo, mais il ne l’a pas vue à temps. Il a pourtant rencontré l’assassin et vu le principal témoin. Les lecteurs seront-ils plus perspicaces ? Mais au fond, l’assassin n’est-il pas le système ?

 

Par rapport au roman précédent, le personnage de l’inspecteur Malart acquiert plus de densité. On savait que le suicide de Marc, son neveu, le culpabilisait. Mais si ces soucis n’avaient pas d’impact sur l’enquête, il n’en est pas de même dans El ángulo muerto. Milo est aux prises avec un autre  problème familial qui agit sur son caractère : le comportement de son frère atteint de schizophrénie qui nécessitera son internement dans un institut psychiatrique. Bien qu’il ait le souci de séparer sa vie professionnelle de sa vie privée, une  de ses absences momentanées entraînera des conséquences graves.

Par contre, l’acquisition fortuite et contrainte d’un chien le rendra plus humain. Ce grand solitaire a maintenant un compagnon dont il s’occupe presque avec tendresse, va nager[3] avec lui tous les matins, s’arrête dans la rue pour converser avec d’autres propriétaires de chiens,...

 

Rien n’est donc gratuit dans ce roman, ni ce qui pourrait apparaître comme des digressions ni les descriptions, comme, par exemple, quand d’une part il décrit le luxe de l’appartement de Lorenzo Puig et d’autre part la misère  des logements des « mauvais payeurs ».

 

Toute l’histoire se déroule sur fond de la terrible crise économique qui touche l’Espagne, non l’Espagne des nantis, mais celle des classes populaires. Les entreprises privées de recouvrement de dettes font fortune aux dépens des pauvres qui se retrouvent souvent expulsés de leur modeste logement par la force publique parce qu’ils ne peuvent plus payer leur loyer. Cette situation révolte Milo qui va jusqu’à ressentir de la compassion pour ces laissés-pour-compte de la société, voire de comprendre leurs forfaits. Il s’indigne de l’attitude des politiciens qui n’hésitent pas à exercer des pressions et des menaces sur les juges, les commissaires, les enquêteurs, les journalistes,..  pour ne pas perdre leur aura et, par conséquent, leur pouvoir. S’il éprouve une certaine sympathie envers les mouvements alternatifs, il ne croit pas qu’ils soient capables de changer les choses. S’il exprime parfois ouvertement son indignation, c’est plus subtilement son vocabulaire qui trahit ses penchants politiques. Ce n’est pas par hasard qu’il y a une certaine récurrence du mot « podemos » : « Arrête ta campagne électorale s’il te plaît. Je sais que les politiciens sont des gens sans scrupule, corrompus. Je  sais que toi [Leire, une amie], tu es là et tous ceux qui sont comme toi et aussi ceux de toujours. Je prends simplement parti pour vous. Non parce que je crois que vous allez faire mieux, mais parce que vous êtes le seul espoir qu’ont les gens. Je sais que vous êtes pleins de bonnes intentions, mais ne me flanque pas la migraine avec tes discours. Je veux des faits et je les veux tout de suite. Mon opinion est que les choses ne changent pas et qu’elles ne peuvent pas changer. Nous ne pouvons pas (no podemos)[4], c’est clair ! » (307).

 

Nul doute que Milo Malart reviendra et entrera dans la grande famille des Maigret, Montalbano, Brunetti... et autres Plinio, Carvalho, Méndez,... pour rester dans le domaine espagnol.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] La traduction française devrait paraître au mois de juin.

[2] En Espagne, le recouvrement de dettes est légalisé seulement depuis une loi de 2008. Il est confié non à des fonctionnaires publics (huissiers) mais à des bureaux privés. Avant 2008, cette mission était accomplie par « L’homme au frac », ce qui était peut-être folklorique, mais profondément humiliant pour les personnes endettées dont la détresse était exposée aux voisins.

[3] Milo Malart partage cettte pratique quotidienne de faire quelques brasses dans la mer avec le Commissaire Montalbano de Camilleri.

[4] Podemos est le nom d’un parti politique de gauche fondé en Espagne en 2014. En français, podemos signifie « nous pouvons ».

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