01/03/2016

Ramiro PINILLA

 

 

Le Figuier, Paris, Le temps des cerises, 2016, Traduction  de l’espagnol par Nicole Reda-Euvremer.

 

A ma connaissance Le Figuier (La higuera, Tusquets, 2006) est le seul roman de Pinilla traduit en français. On ne peut que se réjouir de la réparation de cet oubli car il s’agit sans aucun doute du meilleur roman de cet auteur basque qui écrit en langue espagnole.

 

Il s’inscrit dans la thématique du « devoir de mémoire » et il parut précisément à l’époque où, un peu partout en Espagne, on ouvrait les fosses communes dans lesquelles les vainqueurs avaient jeté des milliers de « rouges » ou supposés tels.

 

C’est l’histoire d’un homme, Rogelio Cerón qui, durant des années, de 1937 à 1966, a vécu isolé, consacrant ses jours et ses nuits à arroser un figuier. Considéré, selon les circonstances, d’abord comme un fou, puis comme un saint ermite, ensuite comme une attraction touristique, il sera finalement considéré comme un témoin dangereux au point qu’il sera assassiné.

 

Après la conquête du Pays basque par les troupes franquistes, des groupes de phalangistes procédèrent à l’épuration des « rouges ». Lors de sa participation à une de ces expéditions nocturnes, Rogelio Cerón a assisté à l’exécution de l’instituteur de Getxo et de son fils âgé de seize ans, exécution qui eut lieu en présence de l’autre fils, Gabino, un gamin de dix ans. Le regard de haine de cet enfant est resté gravé dans la mémoire de Rogelio comme un message de mort. Cette conviction s’accentue quand il se rend compte que c’est ce même enfant qui a enterré les fusillés et qui a planté à cet endroit un figuier qu’il vient arroser toutes les nuits. Rogelio, par peur et par souci d’éviter la malédiction veille à ce que soit respecté le lieu.

Il obtiendra que l’enfant aille faire des études au séminaire parce que, pense-t-il, « Les  curés ne tuent pas »[1]

 

Au fil des ans et au gré de l’évolution de la politique de Franco, l’image que la population se fait de Rogelio évolue. La sépulture qu’il protège risque de rappeler des crimes que certains ont intérêt à faire oublier. C’est que les temps ont changé : « Et comme les temps ont changé, il se trouve que ce que nous faisions sans devoir nous dissimuler, on ne peut plus le faire maintenant [¼] qu’est-ce qui arriverait si les petits shérifs et les capitalistes que fréquente Pedro Alberto venaient à se souvenir de ce qui se passait ces nuits-là dans nos villages ? [¼]. Il ne s’agit pas de savoir, mais de se rappeler. Parce que tous savent ce que nous faisions ; ils nous utilisaient pour faire le sale travail pendant qu’eux se cachaient et donnaient de l’argent pour la cause… »[2]

 

Le figuier ne sera pas abattu. Le maire trouvera un alibi qui permette à la mémoire et à l’oubli de faire bon ménage : le figuier sera englobé dans un jardin botanique (une façon de gommer sa force symbolique) qui sera néanmoins ouvert au public, selon la volonté du curé don Gabino (une façon de perpétuer le souvenir en se donnant bonne conscience).

 

Le roman est divisé en trois parties, toutes trois écrites à la première personne : la voix de Mercedes Azcorra, une habitante de Getxo qui ouvre et ferme le récit et celle de Rogelio qui occupe la plus grande partie du livre.

 

Ramiro Pinilla  (1923-2014) a joui d’un certain succès jusque dans les années soixante, décennie au cours de laquelle il reçut le prix Nadal et le prix de la critique respectivement en 1960 et 1961 avec le roman Las ciegas hormigas [Les fourmis aveugles] publié aux éditions Destino. Pinilla continua à écrire, mais ses livres publiés dans des maisons d’édition peu connues ne bénéficièrent pas d’une grande diffusion et, durant quelques années, il tomba dans l’oubli.

 

Parmi ses œuvres, il convient de signaler Antonio B… el Rojo (Albía, 1977) qui a été réédité en 2007 aux éditions Tusquets sous le titre, Antonio B. El Ruso, ciudadano de tercera. [Antonio B. le Russe, citoyen de troisième catégorie]

Il s’agit d’une biographie romancée telle que le protagoniste la raconta à l’auteur, l’histoire authentique d’un paysan de la région de Cabrera, dans la province de Leon, une région misérable, ignorée par la civilisation  qui à la différence de Las Hurdes  n’a pas eu son Buñuel et son documentaire filmé en 1932, Las Hurdes, tierra sin pan (Terre sans pain).

C’est la vie effroyable d’ Antonio  condamné à voler pour survivre,  pendant les années du franquisme. Il décrit les conditions de vie inhumaines, quasi animales d’une population non seulement arriérée mais en plus exploitée par les pouvoirs religieux, civils et militaires. 

Dans le prologue à l’édition de 2007, Pinilla explique longuement la genèse de ce roman, les difficultés qu’il rencontra jusqu’en 1977 pour qu’un éditeur accepte de le publier,… (son entretien avec Antonio eut lieu en 1973)

 

Cette récupération d’un roman oublié eut comme conséquence le succès  énorme et inattendu d’une oeuvre monumentale Verdes valles, colinas rojas à laquelle Pinilla a consacré vingt années de sa vie. Il s’agit d’une vaste fresque épico-lyrique de 3500 pages, que l’on a rapidement qualifiée de « Le roman d’Euskadi » répartie en trois volumes, La tierra convulsa [La terre ravagée] Tusquets, 2004, Los cuerpos desnudos [Les corps nus ]et Las cenizas del hierro[ Les cendres du fer], Tusquets, 2005.

 

Pinila est aussi l’auteur de trois romans noirs.

Sólo un muerto más, 2009 [Rien qu’un mort de plus], est le premier jalon d’une trilogie dont le protagoniste, narrateur-auteur est Sancho Bordaberri, libraire à Getxo[3]. Il s’identifie à Sam Spade, le personnage de Dashiell Hammett en se faisant appeler Samuel Esparta.

 

L’histoire de El cementerio vacío [Le cimetière vide] 2013 se déroule sur fond d’une légende basque  selon laquelle les morts inhumés dans ce cimetière marin passent de leurs tombes à la mer.

Samuel Esparta. reçoit l’aide du commissaire de police, pourtant franquiste, mais qui a aimé Sólo un muerto más et suit avec intérêt la façon dont notre détective amateur mène ses investigations.

 

Le troisième volet, le meilleur à mon avis, Cadáveres en la playa  [Cadavres sur la plage] sorti en librairies le jour même du décès de Pinilla le 23 octobre 2014 se situe en 1972. Un phénomène naturel a pour conséquence que la marée emporte de plus en plus le sable de la plage, ce qui inquiète les autorités : la diminution de la couche de sable pourrait mettre à jour les restes de neufs habitants de Getxo exécutés à cet endroit par les franquistes en 1937.

 

Ces trois romans relèvent à la fois du roman noir (dans la mesure où le narrateur s’identifie à Sam Spade), du roman à énigme (dans la mesure où le narrateur constate qu’il n’est qu’un produit de Agatha Christie ou de S.S. Van dyne) et du roman métalittéraire (dans la mesure où ce que le lecteur lit est le roman en train de se faire), ce qui fait l’originalité de cette trilogie.

Ils s’inscrivent aussi dans le devoir de mémoire, surtout le dernier : les cadavres enterrrés sous le sable évoquent les fosses communes, les exécutions sommaires,



[1] R. Pinilla,  La higuera, op. cit., pp.139, 141 et 153.

[2] R. Pinilla,  Ibid., p. 209. C’est moi qui traduis.

[3] Getxo est le village natal de Pinilla dans lequel il situe  la plupart de ses histoires.

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