23/04/2016

Ignacio del Valle

 

Ignacio del Valle (Oviedo, 1971) se fait connaître par sa trilogie composée de El arte de matar dragones, El tiempo de los emperadores extraños et Los demonios de Berlín, trois romans noirs dont les histoires se déroulent sur fond d’épisodes de l’histoire récente.

El arte de matar dragones, Sevilla, Algaida, 2003 [L’art de tuer les dragons] narre une histoire qui se déroule après la guerre civile dans le cadre du sauvetage des tableaux du Prado par les Républicains et le transfert de ces tableaux vers la Suisse.[1]

Arturo Andrade, agent des services secrets, est chargé par Serano Suñer, le gendre de Franco, de localiser un tableau de la Renaissance intitulé « L’art de tuer les dragons ». Dans la deuxième partie, l’œuvre ayant été remise au Prado, on interdit à Anglade de s’en approcher, ce qui l’intrigue et le pousse à poursuivre ses recherches. Il se rendra compte que, manipulé, il a mis le nez dans de sales affaires.

Dommage que le roman soit parfois encombré de digressions sur des rites initiatiques qui nuisent à la fluidité de la narration.

Anglade revient dans en El tiempo de los emperadores extraños[2], Alfaguara, 2006 (Empereurs des ténèbres, Phébus, 2010). Dégradé pour avoir tué l’amant de sa fiancée, Anglade s’est engagé dans la División Azul. Sur le front russe, il est confronté à une mystérieuse affaire criminelle, l’assassinat d’un soldat dont le corps a été retrouvé égorgé et sur la poitrine duquel a été gravée au couteau une inscription énigmatique : « Fais attention parce que Dieu te regarde ». Les sévices endurés par la victime orientent les soupçons vers des rites maçonniques, hypothèse que semble confirmer un deuxième crime. Finalement, Anglade résoudra l’énigme dans un dénouement inattendu, à la manière d’Edgar Poe : « Les mystères n’existaient pas, tout se trouvait là, sous son nez, de son foutu nez » [3]

L’intérêt de ce roman est qu’il va bien au-delà d’une histoire criminelle. Il plonge le lecteur dans l’horreur d’une guerre apocalyptique qui se déroule dans l’enfer des terres gelées de l’immensité russe, avec des températures qui descendent jusqu’à moins quarante degrés Celsius, le sol jonché de cadavres, le harcèlement des poux, les exactions des Einsatzgruppen, les rivalités entre les Espagnols et les Allemands, les luttes internes entre les phalangistes et les militaires, d’une part, entre la Wehrmacht et les SS, d’autre part et l’omniprésence du sang et de la mort.

Dans une moindre mesure cependant  que dans le roman précédent, celui-ci se perd dans des considérations ésotériques sur les liens présumés entre la maçonnerie et l’ordre des Chevaliers teutoniques ce qui donne lieu à une poursuite gratuite dans le labyrinthe d’un monastère russe qui n’est ni plus ni moins que la forteresse de l’ordre des Chevaliers teutoniques. C’est regrettable qu’un roman qui regorge de qualités soit entaché de scories proches du Da Vinci Code. Vraiment, il n’avait pas besoin de cela pour accrocher  le lecteur.

Los demonios de Berlín, Alfaguara, 2009 (Les Démons de Berlin, Phébus, 2012) ferme cette trilogie. Après le désastre de la campagne de Russie, les restes de la  División Azul se retrouvent englués dans le piège du siège de Berlin.

La toile de fond est le chaos qui règne dans Berlin avec les tirs incessants de l’artillerie soviétique, les bombardements, les civils qui tentent de fuir parmi les décombres, les exactions des soldats russes qui violent les femmes et pillent le peu qui reste à voler, la faim, la soif, la peur…Comme le roman précédent, celui-ci est une réflexion sur les horreurs de la guerre.

Le roman s’organise en mêlant fiction et réalité : Hitler et Eva Braun, Goebbels et sa famille, le général Ewald von Kleist (qui mourut non assassiné, mais dans une prison russe) … les « volontaires » de la Volksturm, la Wehrmacht, la SS, la División Azul, la Legión Wallonie de Degrelle, des Français ayant appartenu à la LVR,…

Arturo Anglade est détaché à la Chancellerie du Reich. Quand le roman commence, les Allemands remuent ciel et terre pour retrouver Ewald von Kleist, un scientifique de haut vol. Arturo Andrade découvrira son cadavre devant la maquette de Germania.[4] Devant le secret officiel qui entoure ce crime, Arturo va se lancer dans une enquête pour découvrir l’assassin imaginant que derrière cette affaire se cache la préparation hautement protégée de l’arme atomique. Le secret que découvrira Arturo sera bien plus terre à terre et en révèlera plus sur l’orgueil de Hitler que sur un secret d’état.

A l’instar des romans antérieurs, Del Valle mêle les genres. Los demonios de Berlín est en même temps un roman d’énigme, un roman noir, un thriller et un remarquable roman historique bien documenté. Le respect des sources est tellement fidèle qu’on retrouve des fragments du livre d’Antony Beevor, Berlin: The Downfall 1945. La scène où Hitler décore des enfants de la Jeunesse hitlérienne est tirée d’un documentaire d’époque et reprise dans le film Der Untergang, (La chute) d’Oliver Hirschbiegel,…Ce qui n’empêche pas l’auteur de prendre des libertés – nous sommes devant un roman historique certes, mais qui n’en demeure pas moins une fiction – pour les besoins de cette fiction.

Comme dans les romans antérieurs, Del Valle imagine des relations avec l’ésotérisme et l’occultisme en laissant penser que Hitler ait pu s’inspirer de l’idéologie pangermaniste, raciste et antisémite de la société Thule.[5]

En dépit de ces petits errements, Los demonios de Berlín reste un roman d’une grande densité qui ne laisse pas le lecteur indifférent.

 

Je viens d’apprendre la publication d’un quatrième roman de la série « Capitaine Anglade » intitulé Soles negros [Soleils noirs]. C’est avec impatience que j’attends de le lire.

 

 

 

 

 

 



[1] Ce sujet avait été traité par Juan Carlos Arce, dans Los colores de la guerra, Planeta, 2002. (non traduit))

[2] Le titre est inspiré d’une citation de Manuel Azaña, le dernier président de la  Seconde République, extrait de La Velada en Benicarlo cité p.258 de l’édition de poche  Punto de lectura.

[3] I. Del Valle, El tiempo de los emperadores extraños, ed. Punto de lectura, 2006, p. 429.

[4] Dans sa folie des grandeurs, Hitler avait conçu un projet architectural pharaonique pour sa capitale, Berlin, qui se serait appelée Germania. La maquette décrite dans le livre existe et est conservée au Deutsche Bundesarchiv de Coblence.

[5] La Société Thulé a réellement existé. Elle fut fondée en 1913 par Rudolf Glauer, alias Baron Rudolf von Sebottendorf, adepte de l’occultisme.