30/07/2016

Rafael BALANZÀ (1)

 

Encore un auteur à découvrir et à traduire.

 

 

Rafael Balanzà se fait connaître avec la publication de Crímenes triviales, un recueil de 5 nouvelles publié en 2007 à Murcie aux éditions J.J. Nicolás. Ce livre reçut un excellent accueil de la critique la plus exigeante.[1]

En 2010, il publie Los asesinos lentos [les assassins peu pressés], Madrid, Siruela qui reçut le prix « Café Gijón  de novela » et donna lieu à 3 rééditions dans la seule année 2010, ce qui prouve qu’un  roman de qualité peut également avoir sa place dans les « meilleures ventes » grâce surtout au bouche à oreilles.

Los asesinos lentos sera le premier volet d’une trilogie non fondée sur un personnage récurrent, mais sur une thématique psycho-philosophico-policière.

 

 

Los asesinos lentos

 

Le roman s’ouvre sur un  incipit d’anthologie qui ne peut qu’allécher le lecteur : « J’étais en train de bavarder avec Valle au café Arrecife ; nous avions passé une bonne heure à évoquer de vieux souvenirs, nous avions bien ri ; et voilà qu’il m’annonce froidement et calmement qu’il allait me tuer, qu’il l’avait ainsi décidé et qu’il le ferait relativement vite. » [2]

Il, c'est Valle et le narrateur est Juan Cáceres. Ces deux protagonistes, ont joué ensemble dans un groupe de musique rock. Quand ils se retrouvent dix ans après, leurs chemins ont bifurqué, Juan a abandonné la musique et a bien réussi dans la vie. Il est marié, a des enfants et une bonne situation. Il est propriétaire d’une animalerie dans un centre commercial, vit dans une somptueuse villa et possède un bateau. Quant à Valle, sa vie est plutôt ratée ; il a poursuivi une carrière musicale qui ne l’a mené à rien ; divorcé, il vivote.
Il raconte, comme s’il s’adressait au lecteur, ce que fut son existence à partir de cette étrange rencontre : ses ennuis avec Maños, l’inquiétant propriétaire de la galerie commerciale dans laquelle est située son animalerie, ses rêves et surtout ses cauchemars qui ne font qu’accroître son angoisse. Il faudra attendre les dernières pages et un dénouement inattendu pour connaître le véritable destinataire de ce récit.
 
Dès le début, le lecteur est plongé dans une histoire imprégnée d’absurde -  on ne peut éviter de penser à Kafka, dont l’auteur revendique explicitement l’influence - et d’interrogations : pourquoi Valle n’exécute-t-il pas Juan tout de suite ? Par un souci d’une vengeance différée ? C’est plausible. Cela  relèverait alors du machiavélisme le plus pervers : en faisant planer sur Juan cette épée de Damoclès, il le met dans un état psychologique proche de la paranoïa. Mais alors pourquoi Valle lui propose- t – il son aide dans le conflit qui l’oppose à Maños ?
Et pourquoi ce comportement ambigu de sa femme ? Serait-elle la maîtresse de Valle ? Ou de ce psychiatre amateur de caméléons ?
Bref, les personnages qui vivent dans l'entourage de Juan, même s'ils ont l'apparence de gens normaux n'en ont pas moins  des comportements bizarres qui n'aident en rien Juan à surmonter sa paranoïa.
Et puis il y a des histoires dans l'histoire, comme quand à partir de la page 107, Juan lit un des récits du recueil Trivialidades [Banalités] dont l’auteur est un certain R. Balazay, mort alcoolique et ruiné, qui fut directeur de la revue Architeutis.[3]
Ce récit, El recurso del arpón [La tactique du harpon], est la reproduction intégrale du récit éponyme  paru dans  Crímenes triviales. [Crimes banals]. Cette insertion n’est nullement gratuite : [Ce récit] m’a impressionné parce qu’il m’a paru y discerner une relation étrange, tacite avec les circonstances de ma vie. (p.107). El recurso del arpón est une histoire écrite dans la plus pure tradition kafkaïenne. Un enquêteur est envoyé dans une île pour élucider un assassinat qui n'a pas eu lieu. En effet, il rencontrera même la victime qui se porte comme un charme. Néanmoins sa hiérarchie bureaucratique exige qu'il reste sur les lieux jusqu'à l'arrivée d'une commission d'enquête. La victime sera finalement assassinée, la bureaucratie satisfaite et l'enquêteur  enfermé dans un asile. "Comme vous le voyez,  le protagoniste est la victime de circonstances absurdes qui finissent par le convertir en assassin..." (p.118)
A partir de la lecture de ce récit le comportement de Juan va changer et le rythme du discours accélérer.  Je n'en dirai pas plus.  
Dans les dernières pages le lecteur ira de surprise en surprise en découvrant d’abord le support du récit (une clé USB), le véritable destinataire du texte qu’il vient de lire et le dénouement de l’histoire. Mais le roman ne s’arrête pas là. Après un chapitre écrit à la troisième personne par un narrateur externe qui relate l'entretien scientifico-philosophique entre Juan et un prêtre, vient un épilogue dans lequel Cáceres reprend le fil de la narration à son compte et donne une nouvelle version (la véritable ?)  du dénouement.
 
Los asesinos lentos est un roman remarquablement construit et superbement écrit, un roman dense aussi, malgré sa brièveté – à peine 150 pages – avec une grande économie de moyens : phrases brèves, style direct,...). 
C’est un roman inclassable, un roman qui sort de l‘ordinaire L’ingrédient de base est l’absurde, sans aucun doute. Mais il présente aussi des aspects philosophiques. On serait presque tenté de le qualifier un roman policier. Mais il n’y a ni policier ni détective. Le narrateur est paranoïaque, mais cela ne fait pas de lui nécessairement un meurtrier en puissance. Il y a des menaces de mort et il y a mort d’hommes, sans que l’on puisse parler d’assassinats au sens propre du terme. Le mot « assassins » figure dans le titre... Ce qui est indiscutable, c’est que l'auteur recoure  habilement aux techniques du genre. 
 
 
 

 

 



[1] Cette édition étant épuisée, on peut la télécharger  sur internet.

[2] Cet incipit est de la même veine que celui de Chronique d’une mort annoncée  de García Márquez, de La Métamorphose de Kafka ou encore de Je vais mourir cette nuit de Fernando Marías. La qualité des incipits est une constante dans l’œuvre de Balanzà comme on aura l’occasion de le voir dans la suite.

[3] Le calmar géant (Architeuthis dux) est une espèce de céphalopodes à l'origine de croyances populaires, comme celle du kraken de la mythologie scandinave. (source Wikipedia).. Balanzù a été le directeur d’une revue intitulée précisément  El Kraken de  2002  à 2009.

21/07/2016

Dolores REDONDO, la trilogie du Baztán

 

ET QUELQUES CONSIDÉRATIONS D’HUMEUR PRÉLIMINAIRES

 

Il devient de plus en plus difficile de se retrouver dans la jungle des nouvelles parutions dans le domaine du roman criminel espagnol. C’est que ce genre est devenu à la mode avec comme conséquence que le pire y côtoie le meilleur. Et, malheureusement, c’est souvent le pire qui l’emporte ; il suffit de voir les statistiques des meilleures ventes. Hélas aussi, du moins dans le domaine de l’édition francophone, ce sont ces romans que certains éditeurs traduisent en premier, ce qui n’est pas le cas des éditeurs allemands beaucoup moins frileux et plus éclectiques.

Il ne faut cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Tous les best -sellers ne sont pas nécessairement médiocres. Il faut se réjouir du succès d’auteurs comme Victor del Árbol, Toni Hill, Rafael Reig, Aro Sáinz de la Maza, Ignacio del Valle,... dans le genre polar, Lorenzo Silva, Alicia Giménez Bartlett...ou encore Marcos Eymar et son roman linguistico-policier, dans le genre roman à énigme. Encore que parmi ces noms certains ne soient pas vraiment des novices.

 

Comme contre exemple, je choisirais la trilogie du Baztán de Dolores Redondo, composée de El guardián invisible (2013), publié en français sous le titre Le Gardien invisible, Paris, Stock, coll. « La Cosmopolite noire », 2013 ; réédition, Paris, Gallimard, coll. « Folio policier", 2015,

Legado en los huesos (2013), publié en français sous le titre De chair et d'os, Paris, Mercure de France, coll. « Mercure noir », 2015 ; réédition, Paris, Gallimard, coll. « Folio policier », 2016

Ofrenda a la tormenta (2014) ; Publié en français sous le titre  Une offrande à la tempête, Mercure de France, 2016.

Les trois romans ont en commun de se situer dans un même lieu, la vallée de Baztan et d’utiliser de vieilles  légendes, des croyances locales et des superstitions  basques auxquelles ne croit pas, évidemment (quoique?), l’inspectrice Amaia Salazar chargée des enquêtes en  compagnie de l’inspecteur Montes.

Amaia est mariée à un Américain qu’elle aime et dont elle est enceinte. Mais l’inspecteur Montes va s’éprendre d’elle. Se laissera-t-elle séduire ? C’est le suspense pour les amateurs de romans à l’eau de rose, suspense qui se maintiendra - du moins pour le lecteur lambda-  jusqu’au troisième volet de la trilogie.

Amaia a aussi des antécédents psychotiques dans sa famille, une famille très (trop ?) conflictuelle. Elle-même est parfois au seuil de la paranoia, ce qui n’arrange pas toujours les choses. Mais permet une approche philosophico-psychiatrique : la confusion entre le bien et le mal, le rationnel et l’irrationnel, le rêve et la réalité.

Quant à l’aspect roman noir, si les scènes de crime sont bien amenées dans Le gardien invisible (le meilleur de la trilogie à mon avis) on n’est pas loin du grand guignol dans les deux autres romans (bébés enlevés, assassinés, exhumés,...)

On se demande aussi pourquoi, alors qu’elle est entourée d’une bonne équipe, Amaia doit souvent avoir recours à un agent du FBI de la Nouvelle Orléans où elle a étudié. Cela ne fait qu’allonger gratuitement un roman déjà suffisamment long.  

Si on ajoute que du point de vue de l’écriture, dès le premier volet, on perçoit l’intention de voir le roman porté à l’écran. - Tout à fait fortuitement, je viens d’apprendre  que cette adaptation est sur les rails.

Bon, on aura compris que je n’ai pas tellement apprécié ces romans. Mais  les goûts et les couleurs ne se discutent pas.

On pourrait aussi se poser la question de savoir pourquoi il a fallu trois traductrices, respectivement  Marianne Millon, Anne Plantagenet et Judith Vernant pour venir à bout de cette trilogie et deux maisons d'édition pour la publier Ce fait est assez rare.

 

Ce mouvement d’humeur passé, j'en viendrai à des choses plus sérieuses dans une autre chronique avec les romans de Rafael Balanzà.