28/08/2016

Rafael BALANZÁ (3)

 

Encore un auteur à découvrir et à traduire (suite).

 

Recado de un muerto

 

Décidément Rafael Balanzá n’en finira pas de nous étonner. Recado de un muerto [Message posthume], Siruela, 2014 en est une nouvelle preuve.

Dans les deux romans précédents, Los asesinos lentos et La noche hambrienta, publiés tous deux  aux éditions Siruela, un revenant, réel ou imaginaire, venait perturber la vie du protagoniste. Dans Recado de un muerto, le modus operandi est quasi le même avec la différence que le « revenant » n’intervient plus physiquement, mais communique par courrier électronique.

Pablo, le narrateur-protagoniste fait partie d’une bande de petits délinquants qui opèrent dans le trafic de drogues.  Un beau matin, il reçoit un courriel  d’un des ses complices, Ángel Bru : « Je t’attends à l’entrepôt dans une heure. Tu viens seul. N’essaie pas de m’appeler sur mon portable parce que je crains de ne pas pouvoir répondre. Il est indispensable qu’on se voit le plus rapidement possible. Il est arrivé quelque chose et nous devons en parler. C’est grave et urgent. Je t’expliquerai dès que tu arriveras. »  (c’est moi qui souligne).

Ce message est d’autant plus interpellant que Ángel et Pedro se sont rencontrés la veille et ont eu une discussion orageuse à propos d’un projet de braquage.

Quand Pedro se présente à l’entrepôt, il trouve Ángel affalé sur sa table. Il a été tué d’une balle dans la tête. Mais sa surprise ne s’arrête pas là. En rentrant chez lui, il allume son ordinateur et tombe sur un nouveau message : “Je suis mort ,je le sais bien. Tu m’as mis une balle dans la tête ce matin. Tu m’as tiré dessus avec ton arme favorite [...] Tes empreintes sont sur la Hammett 20 que j’ai dissimulée près de l’entrepôt, dans un endroit choisi pour que la police puisse la trouver aisément. Tu auras constaté aussi que mon message précédent a été effacé et celui-ci va disparaître également. Ne perds pas ton temps à chercher comment je fais....”

 

Pedro, cherche à comprendre, retourne à l’entrepôt. Le cadavre d’Ángel y est toujours bien présent. De retour chez lui, Marta, sa compagne lui raconte qu’elle a failli être renversée par une voiture. Mais un nouveau message montre qu’il ne s’agit nullement d’un accident : “ Si j’avais voulu j’aurais pu la tuer. Cela aurait été facile de la renverser. Ce n était qu’un avertissement.”

Pedro comprend alors qu’il ne pourra pas échapper au chantage qu’Ángel  exerce sur lui : s’il n’exécute pas le braquage qu’ils avaient prévu d’exécuter ensemble, on trouvera l’arme et Pedro sera accusé d’assassinat. Et ce ne sont pas les messages qui pourront servir à le disculper puisqu’ils s’effacent au fur et à mesure...

Bref, Ángel, à l’instar d’Amando dans La noche hambrienta,  prend littéralement en mains le destin de sa victime.

Je n’en dirai pas plus si ce n’est que le lecteur, comme le narrateur, sera attrapé dans un piège diabolique digne du film Les diaboliques de G.H. Clouzot.

 

Si Recado de un muerto est un véritable thriller conçu selon les techniques du genre : morts violentes, scènes de cruauté, chantage, trahisons et un suspense organisé avec maîtrise et virtuosité ; ce n’est cependant pas un simple thriller conventionnel, comme on le verra plus loin,

 

L’histoire se déroule en trois jours dans le même environnement que les deux volets précédents ; l’espace fictif de Las Zalbias et sa galerie commerciale Goldmare, seuls repères matériels communs de la trilogie.

 

Par contre, par rapport aux deux premiers volets, on retrouve la technique du “revenant” qui dicte le comportement de sa victime, le destin auquel on ne peut échapper et le fatalisme conséquent.

Du point de vue de la composition, il y a cependant des innovations, notamment des pauses qui interrompent le récit en invitant le lecteur dans l’intimité familiale du protagoniste. Celui-ci acquiert plus de densité. Il n’est plus un solitaire, il a une vie sociale, une famille avec laquelle il entretient des rapports ambigus, proches de l’absurde parfois; il a une compagne qu’il aime, dont il est aimé et avec laquelle il envisage d’avoir un enfant; il y a également quelques situations modérément érotiques. Ces pauses sont intelligemment disposées et habilement dosées: descriptions et portraits réduits à l’essentiel et porteurs de sens, situations révélatrices.

 

Ces pauses ne sont donc jamais gratuites. D’une part elles sont en relation avec les états d’âme de Pedro et d’autre part elles concourent à marquer le rythme du récit, créant ainsi un contraste entre le calme et la tempête tout en contribuant à maintenir le suspense.

 

Une autre innovation est la présence en toile de fond de la crise provoquée par la faillite de Lehman Brothers, mais envisagée d’un point de vue inattendu et peu ordinaire, le point de vue du délinquant.

La crise économique a en  effet des répercussions sur le marché de la drogue, ressource principale d’Ángel, de Pedro et de leurs comparses : non seulement la clientèle habituelle n’a plus les moyens, mais en outre la concurrence des Bulgares casse les prix. Comme Pedro et ses complices n’ont ni les fonds ni les relais pour toucher la clientèle huppée, en particulier celle des politiciens consommateurs de cocaïne, ils doivent se recycler dans des braquages minables, dangereux et peu rémunérateurs.

 

Mais, en dehors de ces innovations relativement techniques, le point commun aux trois romans est de fonctionner comme des tragédies grecques. Comme dans celles-ci, il y a un personnage central qui ne peut échapper au fatum incarné par un agent qui n’est plus une divinité offensée, mais un simple mortel, réel (Los asesinos lentos) ou imaginaire (La noche hambrienta), voire une machine (Recado de un muerto) ; il y a un incident (une éphémère rivalité amoureuse, un accident de voiture, un différent au sujet d’un projet de braquage).

Dans les trois récits, l’histoire se termine mal.

Comme dans les tragédies grecques et à la différence des thrillers, il n’y a pas des bons et des salauds. Il arrive même aux agents du destin d’offrir leurs services à leur victime. Quant aux victimes, ce sont des êtres normaux, intelligents qui ont des références scientifiques, littéraires (Pedro a entamé des études universitaires, c’est un cinéphile et il est féru de poésie). Tel Œdipe, elles sont poursuivies pour un crime qu’elles n’ont pas commis. Ce qui ne les empêche pas d’être en proie à la peur et de nourrir un sentiment de culpabilité.

 

Rafael Balanzá est venu relativement tard au roman et, d’emblée, il s’est inscrit parmi les grands. Il a beaucoup lu et surtout bien digéré ses lectures pour en extraire la substantifique moelle. Il y a du Kafka, du Camus, du Sophocle, du Dostoievski, du Shakespeare,... dans ses romans – il reconnaît modestement ces influences et surtout son admiration pour ces auteurs – mais il en a fait du Balanzá.

Ce qui est réjouissant et encourageant, c’est que, dans cet environnement consumériste et mercantile où il y a “pléthore de romans qui ressemblent à des publicités de Noël pour Nescafe[1], il persiste à “faire de la littérature”, ce qui lui a valu, en dépit de ce contexte peu favorable, un succès plus qu’estimable: Los asesinos lentos en est déjà à sa troisième édition. Et j’ai appris en écrivant ce compte rendu qu’il est déjà devenu un sujet de thèse dans une université italienne.

 

Avec le Murcien Rafael Balanzá, les basques Jon Arretche, José Javier Abasolo, le Canarien Antonio Lozano, l’Asturien Ignacio del Valle, le madrilène Marcos Eymar, on découvre une nouvelle génération digne d’intérêt : du point de vue narratif, elle s’inscrit dans la lignée des Vázquez Montalbán, González Ledesma, Fernando Marías, Sánchez Soler...des auteurs qui savent raconter des histoires bien construites et bien écrites. Quant au point de vue thématique, soit ils abordent des thématiques originales (Eymar, Balanzá, Del Valle..., soit ils  abordent sous un nouvel angle des thèmes récurrents : l’immigration (Lozano, Arretche), la crise économique (Balanzá,...), l’histoire récente (del Valle, Abasolo, del Árbol...).

Cette génération nous offre une littérature exigeante certes, une littérature intelligente, qui brouille parfois les canons du genre, voire qui s’en écarte tout en restant  accessible; une génération qui a du respect pour les lecteurs.

 

 

Cerise sur le gâteau : quelques incipit(s)

 

 

Il savait qu’on viendrait le chercher à neuf heures. Il l’avait entendu dire par un d’entre eux, celui qui paraissait plus âgé et qui semblait avoir de l’autorité sur les autres.  « Je veux que toute l’équipe soit prête à neuf heures -  ordonna-t-il à voix basse à l’un des gardiens -, car cela va nous prendre du temps ».  (Crimes banals)

 

 

Il n’arrivait pas à s’expliquer comment il en était arrivé à éprouver autant de haine – sans aucun motif plausible – envers un être fondamentalement inoffensif et aussi insignifiant comme pouvait l’être Jacinto Cáceres Il ne voyait pas quelle emprise de mauvaise augure l’avait poussé à consacrer toute son énergie à poursuivre de sa haine avec autant de ténacité et de minutie un être aussi inconsistant (Crimes banals, Sans raison )

 

 

Personne n’est venu enlever le plateau du déjeuner. Cela fait une éternité que le soleil donne du même côté sur les géraniums que je vois de ma fenêtre. Comme si le temps s’était arrêté. Parmi les hypothèses qui me viennent à l’esprit – et ce n’est pas la plus improbable ni la plus affligeante, c’est que je suis mort (Crimes banals, La technique du harpon);

 

Le monstre était trop aimable et elle ressentait la tentation de se rendre. (Crimes banals, Friandises normandes)

 

J’étais en train de bavarder avec Valle au café Arrecife ; nous avions passé une bonne heure à évoquer de vieux souvenirs, nous avions bien ri ; et voilà qu’il m’annonce froidement et calmement qu’il allait me tuer, qu’il l’avait ainsi décidé et qu’il le ferait relativement vite.  (Des assassins pas pressés)

 

 

 

 

 



[1] Extrait d’un entretien paru dans El Cultural ; Dans un autre entretien, il disait encore : « On finira par faire de la McLiteratura, des livres écrits presque à la chaîne parce que on n’a même plus besoin de l’auteur »

03/08/2016

Rafael BALANZÁ (2)

 

Encore un auteur à découvrir et à traduire (suite).

 

La noche hambrienta [La nuit dévoratrice]

 

S’il y a une parenté évidente entre ce roman et le précédent, rien ne relie La noche hambrienta, Siruela, 2011, à Los asesinos lentos. Siruela, 2010. Bien qu’il s’agisse d’une trilogie, La noche hambrienta,  hormis quelques détails très anecdotiques, n’est donc pas une continuation de la première histoire. Le lien entre les trois volets est un lien thématique.

 

L’histoire se situe dans un hôpital psychiatrique et commence in media res : le premier chapitre s’intitule « deuxième séance ».

Julián Beltrán, le protagoniste s’est accusé à la police d’avoir assassiné sa femme Marian dans un contexte pour le moins extravagant : « J’ai tué ma femme en suivant millimétriquement ses instructions [dictées par son ami Amando ] J’ai suivi ses instructions à la lettre. Ses instructions étaient très précises. Et tout s’est bien terminé, comme vous le savez... »  (p.16)

Mais voila, personne ne croit cette version. Les experts qui ont enquêté sur les circonstances de la mort de Marian sont formels : il s’agit bien d’un accident de circulation. Comme cet Amando est introuvable  et que, dans la suite, Beltrán confessera à la psychiatre qui le soigne qu’il a tué cet ami vingt ans avant quand ils étaient associés dans des affaires de trafic de drogue au Vénézuela, sa version n’est pas crédible. Elle l’est d’autant moins qu’il donne des détails très précis et plausibles sur les circonstances du crime : le modus operandi (horrible), les lieux, les témoins,...

Pourtant il s’entête. Il prétend qu’il a bien revu  Amando, qu’il a eu une longue conversation avec lui dans le bathyscaphe qu’il a acheté au Panama ; que, au cours de cette conversation Amando lui a parlé des intentions malveillantes de Marian à son égard (le spolier de ses biens,  l’éloigner de son fils...); qu’il lui a suggéré de se débarrasser d’elle (à moins que ce ne soit lui qui en ait eu l’idée). Bref, les psychiatres sont de plus en plus perplexes. D’autant plus que cet Amando réapparaît aussi régulièrement et inopinément qu’il disparaît et que  Julián avoue qu’il ne sait plus très bien s’il l’a tué ou non au Vénézuéla. Peut-être a-t-il survécu ?. Et les “retours” d’Amando n’améliorent pas les choses. Y a-t-il une confusion entre ses rêves - ou plutôt ses cauchemars – et la réalité ?

 

Parmi les événements narrés, certains sont présentés comme vrais: il est soigné dans un institut psychiatrique, sa femme est bien morte dans un accident de la route, et il a un flls. Il a passé un moment de sa vie au Vénézuela où il a eu Amando comme associé.

En ce qui concerne le reste, la frontière entre le vrai, le vraisemblable et l’imaginaire est floue, voire inexistante tant le discours de Julián est logique quand il narre les situations les plus absurdes. C’est bien ce qui déconcerte le lecteur tout en maintenant le suspense.

 

Le titre est explicite : « Savez-vous comment un océanographe que j’ai connu à Panama définissait les fosses abyssales ? La nuit dévoratrice» (p. 93)

 

Et c’est bien à une descente aux enfers que vit Julián symbolisée par le bathyscaphe. Tel le Stravoguine de Dostoievski il s’est accusé à la police d’un crime qu’il n’a pas commis. Depuis, il vit avec un sentiment de culpabilité qui hante ses jours et ses nuits et déforment la réalité. Avec un sentiment de peur aussi, une peur qui lui fait considérer la mort comme un refuge et la clinique comme un refuge contre les forces du mal.

 

Parmi les personnages secondaires, il y a Fabio, le fils de Julián, Ana Perea, la psychiatre qui mène les entretiens avec Julián et ses deux confrères aux comportements infantiles.

 

Comme je l’écrivais au début, si La noche hambrienta n’est pas la suite de l’histoire  de Los asesinos lentos, il y a des points communs.

De même que Valle venait  s’immiscer dans la vie de Cáceres dans Los asesinos lentos, Amando s’immisce dans celle de Julián dans La noche hambrienta perturbant ainsi l’équilibre psychologique de leurs victimes.

Comme dans Los asesinos lentos, il y a des histoires dans l’histoire, celle de ce menteur pathologique, qui raconte à Julián comment il a tué sa femme et sa fille avec une foreuse; celle de l’assassinat d’Amando.

Il y a l’intertextualité (Dante,  Sade, Dostoievski,  Piaget, Camus, Hitckock ,...).

Il y a des crimes sanglants, vrais ou imaginaires (Marian, Amando) dignes d’un thriller. Rafael Balanzá, dans un entretien paru dans Culturamas, qualifie d’ailleurs  lui-même La noche hambrienta comme un « roman psychologique déguisé en thriller. »

Et il y a aussi, pour l’anecdote,  la galerie commerciale Goldmare.