22/09/2016

LUIS GARCÍA JAMBRINA, El manuscrito de piedra y El manuscrito de nieve
 
Luis García Jambrina (1960) est professeur à l’université de Salamanque. Il publie un premier roman criminel, El manuscrito de piedra [Le manuscrit de pierre]aux éditions Alfaguara en 2008. Il en situe l’histoire dans la Salamanque du XVe siècle quand Fernando de Rojas, l’auteur de La Célestine y était étudiant. Il reçoit la mission d’enquêter sur l’assassinat d’un professeur de la faculté de théologie. Cette enquête va le confronter à d’autres énigmes, notamment celle de la légende de la « grotte de Salamanque » dans laquelle s’était réfugiée la Célestine.
El manuscrito de piedra mélange intelligemment plusieurs genres : « J’ai essayé de mélanger le roman historique, le roman d’intrigue avec un détective et même le roman noir parce que au fur et à mesure qu’avance l’enquête, on aperçoit toutes les intrigues, la corruption et la partie cachée de la ville. C’est aussi un roman d’aventures et un roman de campus puisque l’histoire se déroule dans le monde universitaire et un roman d’apprentissage puisque, à la fin, le plus important, c’est le personnage de Fernando de Rojas qui sortira transformé par l’expérience qu’il a vécue. »[1]
El manuscrito de nieve [Le manuscrit de neige] est une suite du roman précédent. Mais les deux romans peuvent se lire de manière indépendante, même si, de manière anecdotique, figurent çà et là des allusions à la première enquête.
L’histoire commence le soir du 3 février 1498 avec la découverte du premier d’une série de crimes. Celui qui découvre la première victime n’est personne d’autre que Lázaro de Tormes, le héros du célèbre roman picaresque anonyme[2] En se dissimulant dans un tonneau pour éviter la police qui était à sa poursuite, il se trouve nez à nez avec un cadavre dont les mains ont été coupées post mortem.
Devenu célèbre par son enquête antérieure,  Fernando de Rojas est tout désigné pour être chargé de résoudre cette nouvelle affaire.
Quatre autres personnes vont être assassinées dans les jours qui suivent, chaque fois selon le même procédé : empoisonnement suivi de l’ablation d’un organe correspondant à un des cinq sens.
Fernando de Rojas s’interroge sur le lien qui pourrait relier ces crimes mystérieux qui jettent le discrédit sur son université. Au fur et à mesure qu’il avance dans son enquête, des obstacles se mettent en travers de son chemin jusqu’à mettre en péril, non seulement sa vie, mais aussi celle de ceux qui lui apportent leur aide. Si, grâce à quelques indices, le lecteur expérimenté pressent l’identité du commanditaire, il ne soupçonne pas le machiavélisme diabolique de celui-ci qui ne sera révélé révélé que dans le dénouement.
Derrière ces crimes, c’est tout un pan de l’histoire de la Salamanque de la fin du XVe siècle qui est évoqué, les luttes assassines entre deux clans, celui de San Benito et celui de Santo Tomé, pour s’approprier le contrôle de la ville. Cette guerre entre familles nobles terrorisa longtemps les Salmantins
Autour de Fernando de Rojas gravitent des personnages fictifs, des personnages de romans, comme Lázaro de Tormes, mais aussi des personnages bien réels comme la reine Isabelle la Catholique, les descendants de Luisa de Medrano, première femme professeur d’Université…Sont aussi évoqués le grammairien Antonio de Nebrija, San Juan de Sahagún patron de Salamanque, Beatriz Galindo qui fut la préceptrice de la reine Isabelle à qui elle enseigna le latin, d’où son surnom de « La Latina », María Rodríguez de Monroy, un vrai personnage de roman noir, surnommée « La Brava » pour avoir vengé la mort de ses enfants en décapitant les assassins de ceux-ci et en exposant leurs têtes sur leurs tombeaux dans l’église Santo Tomé,…
A l’instar du roman précédent, García Jambrina mélange les genres avec beaucoup d’habileté[3] en abandonnant les techniques du roman gothique un peu trop présentes parfois dans le roman précédent.
El Manuscrito de piedra et El manuscrito de nieve sont deux romans noirs et historiques intelligents qui, un peu à la manière de Pérez Reverte qui fait se dérouler ses histoires au Siècle d’Or, nous font découvrir, pour notre plus grand plaisir, l’ambiance qui pouvait régner dans une ville universitaire comme Salamanque à la fin du XVe siècle, avec ses luttes intestines, ses rivalités entre les différents ordres religieux, ses guerres entre les polices (celle de l’université et celle de la ville), ses tripots, ses bordels, …et aussi ses revendications féminines pour avoir accès aux études universitaires. Ils donnent aussi une nouvelle vie à des personnages mythiques de la littérature espagnole comme La Célestine et Lazarillo de Tormes
Le point de vue est celui du narrateur omniscient. Et, en ce qui concerne l’écriture, Luis García Jambrina, réalise un mélange intelligent et savoureux entre l’espagnol du XVe et celui d’aujourd’hui, notamment dans les nombreux dialogues, où certains personnages, conformément aux règles de leurs conditions sociales, communiquent à la deuxième personne du pluriel.
A la question d’une quelconque dette envers Le nom de la rose d’Umberto Eco, García Jambrina répond dans le même entretien : « Je pense que mon roman n’est pas un emprunt direct, mais bien évidemment, il suit la voie ouverte un jour par Umberto Eco, la voie où convergent le roman classique et le roman populaire, le roman novateur et le roman de genre. »

 



[1] Entretien dans le journal Norte de Castilla, 24 novembre 2008

[2] La Vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades (La vie de Lazarillo de Tormes) fut publié en 1554.

[3] On peut lire les premières pages de ces deux romans sur le site des éditions Alfaguara : www.alfaguara.com