13/02/2017

Les Prix Cervantes et Nacional de Letras 2016

 

 

La fin de l’année 2016 nous a annoncé quand même deux bonnes nouvelles d’un seul coup : l’attribution des deux grands prix littéraires espagnols les plus prestigieux et les plus fiables, le Cervantes et le Premio Nacional de Letras ont été attribués à Eduardo Mendoza et à Juan Eduardo Zúñiga. respectivement.

 

On ne présente plus Eduardo Mendoza dont tous les romans ont été traduits en français et réédités en format « poche » dans la collection Points.

C’est le moment de (re)lire certaines de ses œuvres bien que le choix soit difficile, tant celles –ci ont franchi  quelques décennies sans prendre une ride, depuis  La Vérité sur l'affaire Savolta (1975), son premier roman qui reçut déjà le Premio de la Crítica et devint un roman culte, jusqu’à Les Égarements de mademoiselle Baxter (2015, éd. Espagnole, 2016, éd. française).

 

Quatre ans après La Vérité sur l'affaire Savolta, il publie El misterio de la cripta embrujada. (Le mystère de la crypte ensorcelée). Dans un pensionnat de jeunes filles des Mères lazaristes de San Gervasio, des élèves disparaissent mystérieusement. Pour mener l’enquête, le commissaire Flores va choisir un pensionnaire d’un asile psychiatrique. Sa folie lui permettra d’évoluer dans les milieux interlopes de Barcelone sans inspirer de méfiance et d’entendre des conversations que l’on ne tiendrait pas devant n’importe qui. Il sera entraîné dans des aventures burlesques dans des endroits plus sordides les uns que les autres, les bas-fonds de Barcelone, des souterrains, des cryptes où il fera la rencontre de personnages hauts en couleurs aux noms aussi évocateurs qu’invraisemblables : Pustulina, Mierdalogo, Sobobo, Cuadrado, Flatulino Regoldoso,…

L’histoire est contée dans l’ordre chronologique par un narrateur unique, le schizophrène devenu détective.

 

El laberinto de las aceitunas, Seix Barral, 1982 (Le labyrinthe aux olives, Seuil, 1985) est de la même veine.

Le narrateur est le fou du roman précédent, dont se sert le commissaire Flores pour mener ses enquêtes. Cette fois, il doit accomplir une mission secrète qui consiste à convoyer une valise pleine d’argent destiné à payer la rançon d’un otage. Le commanditaire n’est autre que le Ministre de l’agriculture – plus tard on apprendra que c’était un imposteur – le bien nommé Ceregrumio Lavaca[1]. Bien évidemment, le contenu de la valise disparaîtra, ce qui déclenchera les investigations de notre détective et donnera lieu à des situations rocambolesques et absurdes, pleines d’humour et de suspense.

 

Le détective fou, revient en 2001 dans La aventura del tocador de señoras (L’artiste des dames, Seuil, 2002), Il a retrouvé la liberté ; par contre c’est le commissaire Flores qui se retrouve enfermé, non dans un asile psychiatrique, mais dans une maison de retraite.
L’action est située au début des années quatre-vingt-dix dans la Barcelone post-olympique. La ville est en proie à la folie immobilière. Cette fois, le détective protagoniste aide sa sœur Candida, la bien nommée, à tenir le salon de coiffure de son beau-frère. Pas pour longtemps parce qu’il se verra très rapidement embarqué dans une nouvelle aventure : dérober des documents dans l’entreprise El Caco español, S.L.[2] Or, la même nuit, le patron de cette entreprise est assassiné dans son bureau, bureau que notre détective venait justement de visiter. Il est donc soupçonné d’être l’auteur du crime. D’enquêteur il deviendra   suspect  et il sera  traqué non seulement par la police, mais aussi par des individus louches qui veulent récupérer les documents. Il est aidé d’un géant noir, Magnolio, représentant de la nouvelle vague d’immigrants.
Quelques personnages secondaires sont venus s’ajouter, comme ce maire de Barcelone, caricature du politicien  toujours en campagne électorale.
Deux nouvelles aventures du détective fou apparaîtront encore, respectivement en 2012 et en 2015, El enredo de la bolsa y la vida  (La grande embrouille) et El secreto de la modelo extraviada (Les Égarements de mademoiselle Baxter )
Dans le premier, il tient toujours le salon de coiffure de sa sœur. Il retrouve Romulo el Guapo, ancien compagnon de l’institut psychiatrique. Ces retrouvailles seront très brèves parce que, peu de temps après il apprend la disparition de celui-ci. A partir de ce moment, notre détective va se retrouver avec deux affaires sur les bras : retrouver son ami et déjouer un attentat terroriste qui vise Angela Merckel.
Par rapport aux romans précédents de la saga du détective fou, ce dernier nous laisse un peu sur notre fin. Tout d’abord, le protagoniste, en dehors de quelques petites manies pas bien originales, agit moins comme un handicapé mental que comme un être normal : il a un certain talent d’organisateur, il s’est entouré d’une équipe,... C’est dans cette équipe qu’on trouve les personnages les plus drôles, deux statues vivantes, el Pollo Morgan (Dame Leonor de Portugal avec moustache) et Juli, un Africain albinos ( Le prix Nobel de médecine Ramón y Cajal), la Moski ex-staliniste joueuse d’accordéon, Quesito, un livreur de pizzas, et une gamine délurée,...On y rencontre aussi Pashmarote Pancha, un swami barbu gérant d’un centre de yoga et surtout la famille Siau, une famille chinoise qui tient un bazar en face du salon de coiffure et qui rachètera le salon de coiffure pour en faire un restaurant.
Le roman se déroule sur fond de crise,  dans une Barcelone où les Asiatiques, surtout Chinois et Pakistanais ont repris pas mal de commerces, notamment dans les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie.

Tout comme El enredo de la bolsa y la vida,  El secreto de la modelo extraviada (Les Égarements de mademoiselle Baxter ) m’a laissé la même impression.

L’histoire commence cependant bien avec le détective fou qui se fait d’abord mordre par un chien puis qui sera engagé pour retrouver un chien perdu. Cette mission est en fait un piège pour lui attribuer la responsabilité de l’assassinat de mademoiselle Baxter qui suit des cours pour devenir modèle de haute couture. Mais le soufflé retombe vite, la verve, le dynamisme des trois premiers romans a disparu. Comme le roman est partiellement construit comme un romans à tiroirs, on retrouve parfois çà et là quelques épisodes plus enjoués.

La toile de fond est la même, la crise. Le salon de coiffure-restautant chinois fait maintenant partie d’une chaîne, chinoise évidemment.

 

Les romans de la série du « détective fou » sont à la fois un mélange de roman noir et de roman picaresque, d’immenses esperpentos valleinclanesques où abondent les situations comiques et absurdes et une panoplie de parodies.

Dans le même esprit parodique, citons publié en 2008 El Asombroso Viaje de Pomponio Flato  (Les Aventures miraculeuses de Pomponius Flatus, 2010). Pomponio Flato est  la recherche de l’eau d’un ruisseau qui pourrait le délivrer de ses flatulences. C‘est ainsi qu’il arrive en Palestine au moment où on doit crucifier un assassin. Mais il n’y a pas de croix et le seul charpentier de Nazaret n’est autre que Joseph le condamné. Son fils, Jésus promet vingt deniers à Flato pour qu’il l’aide à prouver l’innocence de Joseph. Le fait que le riche Epulon, la victime, a été Occises in bibliotheca cum porta compulsa n’aide pas à résoudre l’énigme. Le reste est à l’avenant avec par exemple le dialogue entre le corbeau et le renard, la parodie de l’écriture homérique, de celle de Cervantes,...

 

Pour conclure, en guise de lecture apéritive :

L’incipit de El laberinto de las aceitunas, « Mesdames et messieurs les passagers, au nom du commandant de bord Flippo qui a repris son service aujourd’hui après une opération de la cataracte, nous vous souhaitons la bienvenue à bord du vol 404 à destination de Madrid… »

Et la désopilante parodie du discours de Franco dans El laberinto de las aceitunas (Le labyrinthe aux olives : « Ses yeux [du caudillo] nous regardaient de ce regard tendre d’un père qui voit son fils partir vers le front, vers la gloire ou la mort. Et sans que personne ne nous l’ordonne, comme animés par un ressort mystérieux, nous entonnâmes "c’était un bon camarade". Le caudillo bomba le torse et sa voix s’unit à la nôtre, Pebrotin, merde, tu ne vois pas que je suis en train de chialer ? Mouche-moi, mon nez coule ! Sa voix , comme je le disais, s’unit à la nôtre, faible, déjà lasse de lancer des ordres et un frisson me parcourut l’échine ; nous dûmes répéter le refrain deux, trois, quatre fois parce que le caudillo traînait et en était encore à la première strophe quand nous en étions à la troisième et au lieu de dire ‘camarada’, il disait ‘mamarada’. [3] […] Pebrotin, cochon, ne fourre pas le kleenex sale dans ta poche. »

 

 

XXX

 

 

Moins connu du public francophone est Juan Eduardo Zúñiga. Il est vrai qu’il a toujours été très discret et très éloigné des mondanités. S’il a été reconnu par ses pairs et par la critique, il n’a pas eu beaucoup de retours de la part du grand public et il a fallu attendre 2004 pour que les maisons d’édition se décident à rééditer ses œuvres.

 
« C’était pendant l’été de 1994 [...] par un hasard estival et amoureux que je découvris beaucoup trop tard Juan Eduardo Zúñiga, un auteur dont je n’avais jamais entendu parler [...] Ce fut une de ces découvertes qui se transforment en révélation et, en plus, un événement décisif pour la suite de mon travail. » Almudena Grande, « Otro noviembre de Madrid », El País semanal, 29/11/2015.
 

Né à Madrid en 1929,  Il assiste à l’offensive franquiste, à la résistance puis à la chute de la capitale, après un siège de près de neuf cents jours. Il partagera la vie quotidienne des Madrilènes faite de peurs et de privations. Ce sera le thème récurrent des récits qu’il écrira à partir de 1980 dans trois recueils : Largo noviembre de Madrid, 1980, réédité en 1990, par Alfaguara (Long novembre de Madrid, Complexe, 1996), le seul traduit en français, La tierra será un paraíso, Alfaguara, 1989 {La terre sera un paradis}et Capital de la gloria, Alfaguara, 2003 qui sera récompensé par le  Premio Nacional de la Critica la même année.

En 2007 les éditions Cátedra ont réuni ces trois récits en un seul livre.

 

Dans chacun de ces courts récits, Zúñiga narre un fragment de la vie quotidienne de personnages anonymes : un changement d’attitude, une frustration, une anecdote vécue par un individu quelconque, un petit morceau de vie, souvent banal, mais empreint d’émotion à cause des circonstances qui l’entourent, comme l’histoire de cet aveugle oublié dans la rue pendant un bombardement. Ailleurs, c’est le récit de quelques instants de petits bonheurs difficilement acquis, d’autant plus précieux qu’ils sont rares comme une brève rencontre amoureuse, le besoin d’apaiser le désir sexuel avant qu’il ne soit peut-être trop tard, de vivre les retrouvailles inopinées avec un ami que l’on croyait disparu ou encore l’évocation de petites démonstrations de l’héroïsme au quotidien, souvent inconscient, pour trouver de quoi se nourrir, pour vaincre la peur,  mais aussi les petites mesquineries    

Si les récits de Largo noviembre de Madrid et de Capital de la gloria ont pour cadre la Madrid assiégée et bombardée, pour le premier, les derniers jours de la guerre pour le deuxième. La tierra será un paraíso décrit sur le même ton des scènes qui se situent dans l’après-guerre avec ceux qui tentent de fuir Madrid tombée aux mains des fascistes ou avec ceux qui se sont réfugiés dans la clandestinité.

La qualité de ces récits réside dans leur pouvoir de suggestion (les odeurs, les bruits, les objets,...,et dans l’intensité que leur confère leur brièveté (on a l’impression qu’il n’y a pas un seul mot de trop).

Bien que chaque récit soit indépendant des autres, la lecture de l’ensemble donne l’illusion d’un puzzle qui, reconstitué, nous fait partager une mémoire collective d’une tragédie dont chaque scène ne nous aurait montré que le rôle d’un seul participant du chœur face au monde hostile qui l’entoure.

 

Puisque j’ai commencé par une citation, je terminerai avec une autre, les premières lignes d’un papier paru dans El Sol que Juan Iturrralde avait consacré à la réédition de Largo noviembre de Madrid en 1990 : Quand j’ai lu pour la première fois en 1980, Largo noviembre de Madrid, j’ai été ébloui par l’originalité et la qualité exceptionnelles des 17 récits, très supérieurs selon ma modeste opinion d’écrivain et non de critique, aux innombrables romans que la  tragédie de notre guerre civile a inspirés durant quarante ans. »

Venant de l’auteur de Días de llamas (1987) considéré à juste titre comme un des meilleur romans écrits en Espagne sur la guerre civile, cet article est un bel hommage.



[1] « Cérégrume Lavache », un beau mot-valise qui réunit à la fois les céréales, les agrumes et les bovidés.

[2] “Caco” signifie escroc, filou.

[3]. Mot valise sur "mamar" (téter), "camarada", voire "mamada" (fellation en argot) et "mamarrachada", qui « se dit de ce qui est propre d’une personne qui s’habille de façon ridicule et fait des choses extravagantes pour faire rire » (Dict. Maria Moliner).