14/03/2017

Jon ARRETXE, Sueños de Tanger, Erein, 2011 [Rêves de Tanger]

 

 

Après avoir dévoré la trilogie “Touré” de cet excellent auteur basque (cfr. comptes rendus dans ce blog) et en attendant une suite, j’ai voulu en savoir plus sur cet auteur et lire un de ses romans paru avant la trilogie. Et je ne le regrette pas.

Pour deux raisons, l’une parce que ce livre s’inscrit dans la lignée des grands livres sur Tanger, celle des Joseph Kessel, Paul Bowles, Jack Kerouac, Tahar Ben Jelloun, Mohammed Choukri, Antonio Lozano,...

L’autre pour sa thématique, proche de celle d’ Antonio Lozano, la thématique de l’immigration africaine, qu’Arretxe avait traité avec une bonne dose d’humour noir dans sa trilogie.

 

Le décor donc est Tanger, ville mythique, cosmopolite, captivante et angoissante à la fois avec son port, abri de trafics internationaux. Avec ses dédales de ruelles.qui puent la misère. Avec sa faune pittoresque, ses mendiants, vrais ou faux, ses guides, vrais ou faux, ses petits vendeurs de rue qui harcèlent les touristes et ses policiers corrompus. Avec ses cafés et ses terrasses. Et avec, aujourd’hui, ses cohortes d’Africains qui rêvent d’atteindre l’Europe dont ils ne connaîtront que Tarifa et Gibraltar devinés dans le lointain depuis le Mirador de los Perezosos d’où la vue s’étend jusqu’aux côtes de Tarifa, jusqu’à l’Espagne, jusqu’à l’Europe, si proche et si lointaine en même temps. (89).

Il y a dans ce roman toute une dimension sociologique qu’on retrouvera dans la saga de Touré.

 

Sueños de Tanger s’ouvre sur une scène d’apparence banale : dans un bled perdu du Mali arrive une motocyclette. C’est un noir qui  conduit. En croupe, une jeune fille blanche. Elle remet à la mère du jeune homme une photographie. “Tu le connais ? . Comme réponse, un sourire.” Qui est cette jeune fille ? Et qui est la personne qui figure sur la photo ? C’est le début d’un suspense qui se maintiendra jusqu’à la fin, soutenu par une construction remarquable.

Il n’est plus question de cette jeune fille blanche dans le deuxième chapitre, mais d‘une jeune maghrébine, Fatima qui se prostitue pour survivre et nourrir sa fille handicapée.

Ainsi, de chapitre en chapitre entrent en scène de nouveaux personnages : Soraya, la vieille prostituée qui héberge Fatima et sa fille, Monés, qui se déplace avec des béquilles, Moussa, le jeune malien, ami et protecteur de Fatima, une vieille aveugle qui reconnaît les gens à leur odeur....

Le roman se termine comme il avait commencé, avec la jeune fille blanche du premier chapitre qui  établit le lien entre ce qui s’est passé à Tanger et explique sa présence dans la famille de Moussa.

 

Pour ces personnages toujours en quête d’une opportunité  pour vaincre la faim, ou recueillir une petite obole, leur microcosme se réduit à quelques endroits où ils peuvent rencontrer d’éventuels touristes compatissants ou naïfs : le mirador, la médina, la zone portuaire par où arrivent les ferrys et  d’où partent les pateras qui n’atteindront pas toutes le rivage.

C’est précisément de l’un de ces ferrys que débarque un personnage mystérieux, habillé à l’européenne. On le désigne comme “l’homme au passeport espagnol”, mais il n’a pas la peau blanche et s’appelle en réalité Mohammed. Il va être la source d’un nouveau suspense.

Il y aura des morts, des morts dramatiques, mais aussi des morts souvent très violentes, parfois inattendues.

 

Au fil du récit, tout à fait incidemment, nous en apprenons un peu plus sur l’histoire de chacun : Fatima est une fille du Rif. Abandonnée par le père de son enfant elle a été répudiée par ses parents; Mosés, l’estropié aux yeux bleus originaire de Côte d’Ivoire,  est le fils d’une prostituée et ignore qui est son père, sans doute un touriste ou un marin venu du Nord; Moussa a quitté le Mali et se retrouve dans une impasse, coincé entre son rêve de trouver une vie meilleure dans une Europe qu’il n’atteindra jamais et l’impossible retour au pays; sous les apparences de celui qui a réussi, Mohammed, a lui aussi connu une enfance malheureuse dans le Sud du Maroc, battu par son père, violé pendant sa traversée du Maroc, il a failli mourir asphyxié entre les essieux du camion avec lequel il a franchi le Détroit pour se retrouver dans des milieux mafieux.

Aucun n’échappera  à son destin.

 

Le narrateur ne porte aucun jugement, il a plutôt de l’empathie pour ces malheureux et pour la solidarité dont ils font preuve dans l’adversité, une solidarité qui fait fi des barrières culturelles (notamment la solidarité entre Marocains et noirs qui, en général, ne s’apprécient guère). Même si la violence est devenue un mal endémique  à Tanger, ils se tiennent à distance de ces milieux. Et même s’ils harcèlent les touristes – qui se font de plus en plus rares – c’est avec une ingéniosité inversement proportionnelle  à la naïveté de ceux-ci, ce qui donne lieu à des passages divertissants. Même le tueur à gages n’est pas dénué d’élans de tendresse et sait se montrer généreux avec Fatima la prostituée.   

Les seuls êtres néfastes, sans scrupules sont les représentants de l’ordre corrompus jusqu’à la moelle et qu’il vaut mieux ne pas croiser sur son chemin.

On retrouvera cette solidarité africaine dans les pages qui narrent les péripéties de Laura, la jeune Française blonde dans le Mali profond quand elle est hébergée dans la famille de Moussa et qu’elle se familiarise avec la culture africaine.

 

 

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