21/05/2017


STEMBERT Rodolphe



Ignacio DEL VALLE, Soles negros

 


A la fin de Los demonios de Berlín (Les Démons de Berlin), Arturo Andrade, alors que tout se dérobe autour de lui, reprenait goût à la vie en écoutant un concerto de Bach : « Alors Arturo se sentit pardonné, libéré, ému, entouré.

Et Bach en fut le seul mystère. » (p. 427, éd. esp)

 

On croyait la trilogie terminée quand Arturo Anglade réapparaît dans un quatrième roman Soles negros, Alfaguara negra, 2016.

La campagne de Russie, la bataille de Berlin, le chaos dans lequel il a survécu ne l’ont pas laissé indemne.

De retour en Espagne, aux débuts des années cinquante, élevé au grade de capitaine, Arturo a été affecté à la « Sección de Información del Alto Estado Mayor”, un département qui correspond à l’Intelligence Service. Il prend ses quartiers, accompagné de son fidèle ami Manolete, dans un village reculé au fin fond de l’Extrémadoure, une des provinces les plus pauvres d’Espagne où les derniers maquis sont encore actifs et où les vrais maîtres sont encore les grands propriétaires terriens.

 

Il situe ce village imaginaire au nom prédestiné de Pueblo Adentro entre Cáceres et Badajoz. Ce détail n’est pas innocent.

 

A peine arrivé, il est ébranlé par la découverte du cadavre d’une gamine, il n’aura de cesse que de trouver l’assassin. Son enquête lui fera découvrir que, derrière ce crime, se cache l’existence d’un réseau de traite d’enfants qui implique des personnalités du régime aidées par le tristement célèbre Auxilio Social qui leur sert de réservoir de chair fraîche.

Cette enquête va se révéler complexe et périlleuse. En effet, il ne peut compter que sur lui-même et sur l’appui de Manolete. Les habitants déjà peu loquaces par nature sont encore plus renfermés quand il s’agit de répondre à des représentants du régime. En outre, la plupart d’entre eux ont des liens de famille avec les maquisards. Il ne peut pas compter non plus sur les gardes civils de la petite garnison qui ne veulent pas avoir de problèmes quand ils ne sont pas carrément hostiles. Et il peut encore moins escompter de l’aide de la part des autorités corrompues jusqu’à la moelle quant elles ne  tirent pas profit des crimes commis.

 

Traumatisé par les horreurs qu’il a vécues en Russie et dans l’Allemagne ravagée, Andrade est devenu plus instable, plus ambigu encore qu’il ne l’était dans les épisodes précédents. D’une part, il n’hésite pas à se montrer particulièrement agressif et violent, recourant aux pratiques policières de l’époque, passage à tabac, chantages, tout est bon pour faire parler les gens ; ces accès de violences sont particulièrement excessifs quand il est fait allusion à son passé républicain peu glorieux lors des évènements de Badajoz. D’autre part, il sait faire preuve de compassion, particulièrement envers les enfants et les victimes innocentes.

 

Parmi les autres personnages, il y a cet instituteur, le bouc émissaire idéal, accusé du meurtre de la gamine, ce qui arrangerait bien tout le monde, sauf Arturo qui croit en son innocence. Emprisonné dans les locaux de la Guardia Civil pour lui éviter d’être lynché, il croupit dans ses déjections et survit grâce à l’alcool en attendant d’être jugé et condamné.

Il y a Mencía, mère de deux gamines qu’Arturo protège des brutalités des guardias civiles. Elle est l’épouse de Ventura, surnommé le Calife, un des chefs de la guérilla locale.

Il y a Catalina et Josefina qui étaient devenues des amies inséparables pendant leur séjour dans un centre de Auxilio Social, deux autres petites victimes de ce réseau. Catalina, depuis les épreuves qu’elle a dû subir s’est enfermée dans un mutisme irréversible.

Pendant sa séquestration, elle a confié à son journal intime en toute candeur tout ce qu’elle a subi : la faim, la soif, les vexations, les violences physiques et morales... ses rares instants de petits bonheurs quand elle était encore avec son amie, les illusions partagées... Des fragments de ce journal, en italiques, s’insèrent dans le récit, comme un roman dans le roman.

Il y a surtout l’organisation Auxilio Social, avec ses ramifications et ses nonnes qui ont substitué le sadisme à la charité sous le prétexte officiel de remettre dans le droit chemin les enfants des « rouges » qui ont soit perdu leurs parents soit été enlevés à ceux-ci pour les vendre à des familles riches ou pour les vendre à des réseaux de pédophiles. On ne peut que faire le rapprochement avec ce qui s’est passé en Argentine, au Chili et, plus près de nous en Irlande.

Et dans ce centre où enquêtent Arturo et Manolete, il y a aussi cette Sœur Elisa, une vieille nonne extravagante qui prend soin de Catalina et dont les propos graveleux rendent perplexes nos enquêteurs.

 

Tout est glauque, sinistre et noir dans cet environnement. Au village, règne l’hypocrisie, on s’épie, on dénonce son voisin, moins peut-être par méchanceté que pour éviter provisoirement des ennuis avec les autorités ...Dans le maquis, ce n’est pas mieux ; si lors des combats avec les guardias civiles règne la solidarité, dès que revient le calme, c’est le tour de la discorde, des remises en question de la tactique, des ordres... et le découragement qui s’ensuit. Et dans la petite garnison, le mot d’ordre est d’éviter les problèmes tout en se défoulant sur les plus faibles.

 

Partout règne la peur, non la peur de la Loi, mais la peur de ceux qui l’interprètent en fonction de leurs intérêts :

« Ici, celui qui commande, ce n’est pas la Guardia Civil, ni le Gouverneur, ni même Franco. Ici, c’est vous qui commandez. Et c’est bien pourquoi je suis venu vous demander de rendre la justice. [C’est Arturo qui s’adresse au duc Manuel Alfonso, le cacique local]

- La justice, la justice...Quelle justice ? La justice n’est rien d’autre qu’une convention qui varie selon les circonstances et le moment. Il y a peu, j’aurais pu vous tuer sans que l’on m’en fasse le reproche » répond le cacique.  (p. 62).

 

Dans ce climat de peur, à l’exception d’Arturo émule de don Quichotte qui donne l’impression de se battre contre des moulins à vent, peu de voix osent se faire entendre comme celle de Sœur Elisa :

- Là où Dieu construit une cathédrale, le diable construit une chapelle. C’est toujours ainsi.

- Ma Sœur, vous oubliez que je suis un représentant de l’autorité.

- Et alors, j’imagine que vous êtes quoi ?

- Quelqu’un qui veut changer les choses.

[...]

- Ma Sœur, faites que le Saint Esprit souffle sur moi.

- Voulez-vous donner une chance à Dieu ?

- Oui, Ma Sœur.

- Ici, il y a eu plus d’une personne qui a voulu changer les choses.

Elle n’en dit pas plus. (p. 99).

 

Soles negros est un roman foisonnant, à la fois roman à énigme et roman noir, très noir ; mais c’est aussi un roman historique qui s’inscrit dans la mouvance du devoir de mémoire

La construction est remarquable, les personnages bien campés. Ignacio del Valle décrit admirablement, parfois avec une écriture très poétique, cette Extrémadoure profonde, misérable,  écrasée par le soleil et le destin.

 

On ne peut qu’espérer que les éditions Phébus, qui ont déjà édité dans la collection de poche Libretto les deux derniers volets de la saga d’Arturo Andrade sous les titres, Empereurs des ténèbres (2012) et Les Démons de Berlin (2013), mettent rapidement cet excellent roman à la disposition des lecteurs francophones.

        

 

           

 

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