07/04/2018


STEMBERT Rodolphe


Arantxa URRETABIZKAIA, Koaderno Gorria, 1998 (éd. en euzkerra), El cuaderno rojo, Pamiela, 2013.

 

Il y a longtemps déjà, j‘avais lu des romans de Bernardo Atxaga et de Ramiro Pinilla qui m’avaient permis de prendre un premier contact avec la littérature basque contemporaine. (au cours de mes études, j’avais lu – ou dû lire – Pío Baroja et Miguel de Unamuno, ce dernier, plus concerné, en dehors de sa thèse de doctorat, par « l’âme castillane » que par les aspirations de sa terre natale).

Plus récemment, des auteurs comme José Javier Abasolo ou Jon Arretxe m’ont fait découvrir la modernité et la vitalité de cette littérature.

Et comme j’apprécie les romans basés sur l’économie de moyens, les romans dans lesquels on a l’impression qu’il n’y a pas un mot de trop, pas un détail qui ne soit utile, les romans qui demandent une grande complicité du lecteur à l’instar de Cien metros de Ramón Saizarbitoria qui avait fait l’objet de ma chronique précédente, je me devais de lire El cuaderno rojo, roman qui, bien que très différent, tant par son contenu que par sa structure, est de cette veine.

 

Le premier chapitre est divisé en deux parties qui ébauchent chacune ce que seront les deux fils conducteurs qui vont s’enchevêtrer jusqu’à un dénouement qui reste ouvert.

Dans la première, une avocate qui sera toujours désignée par une initiale « L » vient d’atterrir à Caracas. Le narrateur conte ses déboires, sa vie au jour le jour et le succès de ses démarches.

Quant à la deuxième, la protagoniste narratrice qui sera toujours appelée « La Madre », le lecteur la connaîtra à travers les notes qu’elle a consignées à la première personne dans un cahier – le cahier rouge – qu’elle destine à ses enfants : « Je suis votre mère. Toi Miren, et toi, Beñat, qui êtes nés il y a treize et dix ans. Cela fait déjà sept ans que vous avez disparu, séquestrés par votre père. Ce qui suit est ma vérité et parce que je ne sais pas ce que lui vous a raconté sur moi. » (11)

Cela pourrait être l’histoire d’une banale disparition si elle ne s’insérait dans un contexte particulier.

 

Grâce à sa belle-mère, La Madre a appris que son ex-mari a refait sa vie et habite à Caracas avec les  enfants. Dans un premier temps, grâce à des compagnons de lutte  réfugiés là-bas, elle a réussi à les localiser.  Comme elle ne peut se rendre elle-même au Vénézuela, elle confie à « L » la mission de trouver les enfants et de leur remettre le cahier rouge.

Pendant son séjour à Caracas, entre ses déboires, ses préjugés, ses investigations, ses rencontres, ses déplacements dans le trafic de cette mégalopole, les plans qu’elle échafaude, ... « L » va lire le fameux cahier rouge.

 

Progressivement, par petites touches, le lecteur devinera ce qui a provoqué la séparation d’un couple uni, qui partageait les mêmes engagements (lutter contre la dictature, pour la liberté du peuple basque et pour la défense de l’euskera sa langue).

Il découvrira aussi des détails du passé de La Madre partagée entre l’attention qu’elle porte à élever ses enfants et les contraintes liées à son engagement : réunions, manifestations,...

Elle a aussi connu la prison et, en attente d’une décision du tribunal, elle s’est réfugiée, seule, en France où elle devait changer régulièrement de domicile. C’est pendant cet exil – et probablement à cause de lui – que son mari, plus timoré, a décidé de quitter l’Espagne avec les enfants. 

 

L’écoulement du temps est d’ailleurs rythmé au gré de ces évènements politiques, des  aléas familiaux (maladies infantiles, sorties en famille, anniversaires, etc.) et des fêtes marquantes (San Juan, San Sebastián, Noël, etc.,  ce qui permet de situer l’histoire entre 1977 (quelques mois après la mort de Franco et première grossesse) et 1990 (Beñat a dix ans) sans qu’aucune date ne soit mentionnée, de même que l’ETA n’est jamais citée (il est seulement question  d’une ‘organisation’).

 

Si les propos qu’elle tient à ses enfants à travers le cahier ne sont pas exempts de rancune envers son mari, au fur et à mesure que l’espoir d’entrer en contact avec eux ne fût-ce que par l’intermédiaire de « L » l’écriture de ses propos devient plus romanesque, et plus mièvre aussi. « ...vous avez grandi loin de moi, vous êtes arrivés alors à être ce que vous êtes sans moi et je suis ici comme une plante fanée qui n’a pas connu la chaleur du soleil depuis longtemps. ».

Ce changement de ton n’échappe pas à « L », chargée maintenant de traduire le cahier de l’euskera vers l’espagnol : « Elle interrompt sa lecture à cet endroit, très irritée. Le ton de La Madre lui déplaît profondément. Elle a l’impression qu’elle se pose en victime... mais la goutte d’eau qui fait déborder le vase est cette ‘plante fanée’, cela semble exagéré, de la pure auto-compassion. Elle est tentée de modifier certaines choses dans la traduction et reporte sa décision à plus tard. » (132-133).

 

Comme je l’écrivais au commencement de cette chronique, le dénouement reste ouvert. Il n’y aura pas de suite, et c’est bien ainsi.

 

 

 

 

 

 

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